Pourquoi les groupes de parole sont devenus incontournables en santé mentale

Les groupes de parole en santé mentale font désormais partie intégrante de nombreux dispositifs de soins, d’accompagnement ou d’entraide. Leur succès n’est pas un hasard : ils offrent un espace de dialogue où l’expérience de chacun·e est reconnue et valorisée. Selon une enquête menée en 2021 par le CCOMS (Centre Collaborateur de l’OMS pour la recherche et la formation en santé mentale), plus de 60% des établissements français proposent au moins un groupe de parole sur l’année, avec une fréquentation en hausse constante (CCOMS Lille, 2021).

Mais animer un groupe de parole, en particulier en santé mentale, ne s’improvise pas. Sans principes clairs, la dynamique du groupe peut rapidement se fragiliser, et l’objectif de soin ou d’entraide être détourné. Voici pourquoi il est devenu essentiel de maîtriser les bases de l’animation, tant pour les professionnels que pour les pairs aidants, et même les proches qui souhaitent proposer ces espaces.

Définir le cadre : le socle de tout groupe de parole

L’animation efficace d’un groupe de parole commence systématiquement par la mise en place d’un cadre. Ce cadre assure la sécurité psychique et physique des participant·es et garantit le respect des personnes et de la confidentialité. Les organisations, comme la Fédération des Acteurs de la Solidarité ou l’ANPAA (Association Nationale de Prévention en Alcoologie et Addictologie), recommandent de présenter le cadre dès le début, puis d’y revenir régulièrement.

  • Confidentialité : Ce qui se dit dans le groupe reste dans le groupe, sauf en cas de risque imminent pour une personne.
  • Respect du temps de parole : Chacun·e a le droit à une écoute attentive, sans interruption, et sans commentaire non sollicité.
  • Droit au silence : Il est toujours possible de ne pas s’exprimer, chacun·e a son propre rythme.
  • Absence de jugement : L’expérience de chacun·e est singulière et précieuse, elle mérite d’être entendue sans critique.

Le respect de ces principes n’est pas seulement une question de déontologie : dans une étude menée par l’UNAFAM en 2020, 79% des participant·es affirment que l’instauration d’un cadre clair a conditionné leur engagement et leur confiance envers le groupe.

L’importance de la posture de l’animateur ou de la paire-aidance

Que l’animateur·rice soit un professionnel, un pair-aidant ou un bénévole formé, l’art de la neutralité bienveillante reste central. Cette posture consiste à accompagner sans diriger, à encourager la prise de parole sans imposer de solutions, et à être attentif·ve sans devenir intrusif·ve.

  • Position basse : Ne pas se poser en expert qui détient la vérité, mais se mettre au service du groupe, tout en assurant le rôle de garant·e du cadre.
  • Ecoute active : Reformulation, validation des émotions, encouragement à l’expression.
  • Régulation : Intervenir lorsque la parole est monopolisée, les conflits émergent ou les règles sont transgressées.

La formation à l’écoute – y compris l’écoute des silences – est désormais recommandée par la Haute Autorité de Santé (HAS, 2017). Pourtant, selon une enquête de l’INSERM, moins de 32% des animateurs bénévoles déclarent avoir bénéficié d’un module sur l’écoute active ou la gestion de groupe.

Sécurité psychologique et gestion des risques

La notion de « sécurité psychologique » revêt une importance particulière en santé mentale. Elle implique que chaque membre du groupe se sente autorisé·e à s’exprimer sans craindre ni stigmatisation, ni répercussions négatives. Selon le rapport de la Fondation de France de 2022, la peur d’être jugé·e ou mal compris·e est le premier frein à la participation aux groupes de parole, devant la peur de perdre son anonymat.

  • Reconnaître l’impact des témoignages : Certains récits peuvent être bouleversants et réactiver des souffrances. Prévoir une présence ou un relais extérieur pour les débriefings individuels peut s’avérer utile, notamment dans les groupes ouverts à de nouveaux membres.
  • Savoir stopper la séance si nécessaire : Si la sécurité d’une personne apparaît compromise (idée suicidaire, crise d’angoisse aiguë), l’animateur·rice doit pouvoir interrompre le groupe temporairement.
  • Informer sur les relais d’urgence : Numéros de soutien, adresses d’écoute, disponibilité d’un professionnel de santé… doivent pouvoir être transmis rapidement.

Favoriser la parole de chacun·e et l’intelligence collective

Un groupe de parole accomplit sa mission seulement si chaque voix peut s’exprimer. Or, les études montrent que la dynamique naturelle tend à favoriser la prise de parole par les plus à l'aise, au détriment des personnes timides, fortement touchées, ou peu habituées à parler en public (source : Revue Santé Mentale, 2023).

  • Rondes de parole : Proposer des tours rapides où chacun·e a la faculté de dire un mot, ou de garder le silence.
  • Techniques de médiation : L’utilisation d’objets de parole (bâton, pierre, carte) aide à structurer sans rigidifier.
  • Questions ouvertes : Préférer « Comment cela résonne pour vous ? » à « Est-ce que cela vous est arrivé ? », afin de permettre des réponses graduées.

Les outils de l’intelligence collective – comme les jeux coopératifs, les méthodes d’animation créatives (dessin, écriture partagée) – sont aujourd’hui utilisés dans de nombreux GEM (Groupes d’Entraide Mutuelle) et associations partenaires (source : FNAPSY, Fédération Nationale des Associations d’usagers en Psychiatrie).

Gestion des émotions et des situations difficiles

La santé mentale implique de traverser des émotions fortes. L’animation d’un groupe de parole suppose d’accepter les expressions de colère, de tristesse ou d’angoisse, tout en préservant le collectif.

  • Rappeler le cadre si nécessaire : En cas de débordement, rappeler calmement les règles fixées ensemble.
  • Laisser la place aux émotions : Reconnaître une émotion (« Tout le monde ne réagit pas de la même façon à ces sujets ») lui évite de s’enkyster.
  • Proposer une sortie symbolique : Permettre à une personne en difficulté de se mettre en retrait sans être stigmatisée (« Il est possible de sortir prendre l’air à tout moment »).

Selon le rapport « Patients, usagers, proches : parole et pouvoir d’agir » de France Assos Santé (2022), 83% des participants ayant bénéficié de groupes de parole mettent en avant la gestion respectueuse des émotions comme facteur clé de leur adhésion et de leur assiduité.

Structurer les séances pour une dynamique constructive

La fréquence, la durée et le contenu des séances doivent être adaptés au type de groupe, à la disponibilité des membres et à la nature des thématiques abordées. La plupart des GEM opèrent avec des rencontres hebdomadaires ou bimensuelles de 1h30 à 2h, souvent ponctuées par une courte pause.

Elément Recommandation fréquemment adoptée
Fréquence Hebdomadaire ou bimensuelle
Durée 1h30 à 2h
Ancrage du cadre Rappel à chaque séance
Tour d’ouverture Brève météo émotionnelle ou question simple
Temps collectif Partages libres ou thématiques
Clôture Prise de recul, question sur le ressenti

La régularité et la progression favorisent l’engagement sur la durée, tandis qu’une certaine souplesse permet d’ajuster les modalités aux besoins évolutifs du groupe.

Ouverture : l’impact des groupes de parole sur les trajectoires de soin et d’entraide

La pratique des groupes de parole en santé mentale ne transforme pas seulement les parcours individuels : elle modifie les dynamiques d’accompagnement, en faisant émerger de véritables communautés d’entraide. Des études menées à l’Inserm et à l’Université de Lyon montrent que les participants réguliers à des groupes encadrés sont 40% plus nombreux à se déclarer « acteurs de leur santé » un an après, contre 23% dans un suivi individuel classique.

Animer un groupe de parole, c’est donc cultiver la confiance, la reconnaissance et l’empowerment. Ces espaces, lorsqu’ils sont encadrés par des principes clairs et une posture bienveillante, deviennent de puissants leviers de rétablissement – pour les personnes concernées, les proches, et l’ensemble des professionnels engagés dans la santé mentale.

À l’heure où les inégalités d’accès et les besoins d’accompagnement personnalisé se renforcent, rester attentif aux fondamentaux de l’animation de groupe est une nécessité. La qualité de la parole partagée est au cœur de la transformation du soin en un bien réellement commun.

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