Pourquoi la coopération est-elle cruciale en santé mentale ?

Les enjeux de santé mentale ne se résument pas à une prise en charge médicale isolée. Selon l’Organisation mondiale de la santé, les troubles psychiques concernent, au niveau mondial, près d’une personne sur quatre à un moment donné de sa vie (OMS). Sur nos territoires, cela représente un nombre significatif de personnes concernées, d’accompagnants, de professionnels, et de bénévoles. Mais face à la complexité des situations, le cloisonnement institutionnel reste souvent la norme.

Ce cloisonnement freine la continuité de l’accompagnement, limite la capacité d’innovation, et accentue le sentiment d’isolement des personnes touchées. Pourtant, le rapport de la Fédération Française des Associations d’Usagers en Psychiatrie (FFAP) note que 71% des personnes concernées souhaitent participer à l’amélioration de leur parcours de soins, notamment à travers des dynamiques de coopération locale.

Coopérer, c’est décloisonner, mutualiser les ressources et croiser les expertises pour une réponse globale, inclusive et adaptée.

Définir les acteurs du territoire : une diversité bénéfique mais des modalités à inventer

  • Patients-acteurs et proches aidants : Au cœur du parcours, leur expertise de vécu est trop peu reconnue. Pourtant, le Rapport IGAS 2021 sur la pair-aidance rappelle qu’intégrer les savoirs expérientiels crée une amélioration mesurable de la satisfaction et du rétablissement.
  • Professionnels de santé et médico-sociaux : Psychologues, infirmiers, médecins généralistes, assistants sociaux, éducateurs, etc. Tous font partie de l’écosystème, mais manquent régulièrement de temps et d’outils pour travailler ensemble.
  • Institutions et collectivités locales : ARS, départements, villes et acteurs de l’insertion ont un levier stratégique, mais leur coordination est souvent limitée à des dispositifs descendants.
  • Tissus associatifs et dispositifs informels : Clubs thérapeutiques, espaces pair-aidants, Groupes d’Entraide Mutuelle (GEM), acteurs du logement et de l’emploi. Leur ancrage local est clé mais la coopération institutionnelle est parfois fragile.

Cette diversité doit devenir une force : elle appelle à repenser les façons d’agir, hors logiques pyramidales, en privilégiant l’échange horizontal et l’intelligence collective.

Freins à la coopération : identifier pour mieux dépasser

Plusieurs obstacles sont régulièrement rencontrés sur le terrain :

  • Manque de cadre partagé : Outils, référentiels et vocabulaire communs font défaut, compliquant l’articulation des interventions.
  • Réticences culturelles : Les logiques de métier, la méconnaissance mutuelle, et parfois la peur de “perdre sa place” freinent l’ouverture.
  • Temps et énergie : Le temps alloué au travail inter-partenarial est rarement reconnu dans la charge de travail.
  • Financements cloisonnés : Les subventions en silos segmentent les champs d’action.
  • Défaut de reconnaissance des pairs et des proches : L’absence de statut ou de financement pérennise la précarité de ces acteurs, pourtant essentiels.

En 2022, une enquête menée par le Centre Collaborateur de l’OMS à Lille relève que moins de 30% des actions menées pour la santé mentale en France impliquent systématiquement usagers et proches aidants dans leur conception ou pilotage (Psycom).

Le territoire comme laboratoire : pistes concrètes pour renforcer la coopération

À l’échelle d’une région comme Auvergne-Rhône-Alpes, les initiatives inspirantes ne manquent pas. Néanmoins, plusieurs leviers pratiques peuvent être mobilisés :

1. Co-construire une feuille de route partagée

  • Créer des ateliers participatifs réunissant usagers, proches, professionnels, décideurs, associations, etc.
  • Élaborer, ensemble, un diagnostic territorial à partir des besoins recensés sur le terrain (cartographie des services, recensement des “angles morts” du parcours, identification des acteurs oubliés…)
  • Formaliser des objectifs communs réalistes et des modes d’évaluation co-élaborés

À Grenoble, le Conseil local en santé mentale (CLSM) implique systématiquement des patients partenaires dans ses groupes de travail. En 2023, 84% des participants estimaient que leurs idées avaient pu être entendues et prises en compte (source : Mairie de Grenoble/CLSM).

2. Outiller la collaboration et la communication inter-acteurs

  • Mettre en place des outils numériques partagés (plateformes d’échange, carnets de liaison, annuaires locaux)
  • Former à l’écoute active et à la dynamique de réseaux
  • Soutenir la pair-aidance via des formations co-construites, en reconnaissant officiellement le rôle de “patients experts” : en 2023, plus de 2 000 pairs-aidants étaient actifs, et leur nombre progresse chaque année (CCOMS).

Une expérience menée à Lyon depuis 2018 montre que le recours à un carnet de suivi partagé par l’usager, son médecin traitant, son référent social, et un pair-aidant permet de réduire de 25% le nombre d’hospitalisations non programmées.

3. Favoriser l’ancrage local et la mobilité des dispositifs

  • Initier des rencontres hors-les-murs (cafés-rencontres, interventions dans des lieux de vie communs, forum de quartier, GEM itinérant…)
  • Encourager la mobilité des professionnels et usagers entre établissements, services et associations : le “job shadowing” ou “vis ma vie” est testé en Isère depuis 2022, avec une satisfaction de 92% des professionnels ayant pratiqué ce mode d’échange.
  • Appuyer la création de postes de “facilitateurs territoriaux” (coordonner, impulser, soutenir la maillage local).

4. Créer une vraie culture de la reconnaissance et du partage du pouvoir

  • Développer la concertation sur les choix stratégiques, à chaque niveau (planification, formation, recrutement…).
  • Inviter systématiquement des représentants d’usagers et de proches dans les comités de pilotage de projets ou d’établissement : en Auvergne-Rhône-Alpes, cela est effectif dans seulement 23% des hôpitaux psychiatriques (DREES 2023).
  • Mettre en valeur les avancées issues de la coopération dans la communication institutionnelle et locale (panels publics, témoignages, bilans annuels illustrés, etc.).

Le Programme européen “Co-Acte” a ainsi démontré que la reconnaissance des “patients partenaires” modifiait en profondeur la culture du soin et ouvrait à des pratiques plus inclusives (CCOMS/Co-Acte).

Coopérer, ça change quoi ? Quelques résultats marquants

  • D’après une étude publiée par le Réseau français des Villes-Santé OMS sur 13 collectivités pilotes :
    • Les démarches collaboratives ont permis de réduire de 16% les délais d’accès aux soins en santé mentale dans des quartiers prioritaires.
    • La satisfaction des personnes suivies augmente fortement lorsque la coopération est structurée (note moyenne de 8,2/10 contre 6,1/10 dans les dispositifs sans concertation).
  • Du côté des professionnels, selon Santé Publique France :
    • 80% des équipes pluridisciplinaires ayant mis en œuvre une réunion de concertation régulière rapportent un meilleur partage de l’information (2022).
  • Les pairs-aidants, enfin, estiment à 70% que la coopération structurée leur permet de se maintenir plus longtemps dans leur fonction, avec un soutien moral et professionnel significatif (EFAP 2023).

La coopération, moteur d’innovation sociale sur le territoire

Travailler ensemble, c’est aussi lancer des initiatives que chacun ne pourrait porter seul. En France, les appels à projets “Communautés 360” ont montré qu’en facilitant la coopération multisectorielle (santé, social, pair-aidance, insertion, associations), on pouvait proposer, en quelques mois, des solutions concrètes telles que :

  • Des réseaux de soutien aux personnes sans domicile fixe présentant des troubles psychiques à Lyon (mises en lien, accès à l’hébergement, prise en compte du parcours de soin au sein de l’accompagnement social).
  • Des cellules de repérage de l’isolement social et psychique dans les campagnes de Haute-Loire, rassemblant professionnels de santé, médiateurs, pairs et bénévoles du tissu associatif.
  • Le développement de “parcours coordonnés” entre médecine générale, psychiatrie, pair-aidance et associations dans les quartiers populaires de Saint-Étienne
Ces innovations naissent lorsqu’on accepte de croiser les regards et de valoriser chaque expertise, médicale, psychosociale mais aussi de vécu.

Aller plus loin : relier, documenter, disséminer

  • Relier : Renforcer les passerelles entre dispositifs, afin qu’aucun acteur, aucune situation ne soit laissée seule sur le chemin.
  • Documenter : Conserver des traces des expérimentations, des ateliers et des pratiques gagnantes pour pouvoir ajuster et transmettre.
  • Disséminer : Partager ces ressources au-delà du territoire, pour inspirer, convaincre, accélérer la transformation en santé mentale partout où cela est nécessaire.

La force du territoire, c’est la force du collectif. En associant pleinement usagers, pairs, professionnels, élus, famille et bénévoles, en reconnaissant la diversité des expertises et en partageant le pouvoir d’agir, de réelles avancées sont possibles. Les outils sont là, la volonté aussi. Chaque acteur a les moyens, dès aujourd’hui, de contribuer à une coopération plus féconde, et de faire du territoire un espace où la santé mentale se construit ensemble, dans la confiance et l’action partagée.

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