Les groupes de parole en santé mentale : Une dynamique porteuse

Les groupes de parole, aujourd’hui largement reconnus en santé mentale, rassemblent des personnes concernées par des troubles psychiques, leurs proches, et parfois des professionnels, autour d’un espace d’écoute mutuelle. Ces groupes reposent sur une règle simple : permettre à chacun de s’exprimer, d’écouter et, souvent, de s’entraider. Mais que sait-on vraiment de leur impact sur le chemin du rétablissement ?

Cette approche, née dans les années 1970 avec l’essor des mouvements de patients-acteurs (notamment aux États-Unis et plus tard en France via les GEM – Groupes d’Entraide Mutuelle), est aujourd’hui structurée, variée, et soutenue tant par des associations que des établissements de santé. Selon Santé Publique France, plus de 500 GEM étaient actifs en France en 2022, accueillant plus de 25 000 participants réguliers.

Un socle commun : Qu’est-ce qu’un groupe de parole ?

Un groupe de parole, ce n’est pas une thérapie classique. Ce sont :

  • Des espaces confidentiels, animés par des pairs-aidants, des bénévoles formés ou parfois des soignants,
  • Basés sur la libre expression et la solidarité,
  • Où il n’est pas question de juger ou de prescrire, mais d’être ensemble face à des vécus similaires.

Les groupes de parole se déclinent en plusieurs variantes. Certains s’articulent autour de thématiques (anxiété, bipolarité, deuil, parentalité…) ou sont ouverts à tous. D’autres s’adressent à des publics précis : parents, jeunes, personnes ayant vécu des crises, etc.

Ce que dit la recherche : des bénéfices validés

Les effets positifs des groupes de parole sur le parcours de rétablissement sont étayés par de nombreuses études internationales – et de plus en plus en France. Voici quelques axes documentés :

  • Amélioration du bien-être psychologique : Une synthèse publiée dans le Journal of Community Psychology en 2020 montre que les participants aux groupes pair-aidés rapportent une réduction notable de l’isolement, de l’angoisse et des idées noires.
  • Renforcement du sentiment d’appartenance et d’utilité sociale : Selon l’enquête nationale menée par l’Unafam (2021), 71% des personnes ayant fréquenté un groupe de parole témoignent d’un regain de confiance dans leurs propres ressources et leur capacité à faire face à la maladie.
  • Effet sur l’autonomie et le pouvoir d’agir : Les échanges entre pairs favorisent la reprise d’initiative, élément clé des modèles de rétablissement (source : OMS, 2022), en valorisant les compétences et en encourageant l’expérimentation de nouveaux outils ou stratégies de vie.
  • Prévention de la rechute et maintien dans les soins : D’après la Haute Autorité de Santé, l’appartenance à un groupe mutualisant les expériences diminue les risques de décrochage du parcours de soin et de réhospitalisation, en particulier pour les troubles bipolaires ou schizophréniques (HAS, guide « usagers-experts », 2020).

L’impact n’est pas limité aux patients : les proches qui participent à des groupes de parole dédiés estiment mieux comprendre la maladie, se sentent moins seuls et mieux armés pour accompagner leur entourage (étude INSERM, septembre 2022).

Oser parler ensemble : Pourquoi ça marche ?

Les groupes de parole agissent sur des besoins humains fondamentaux. Plusieurs mécanismes expliquent leur efficacité :

  • Lutte contre l’isolement : La stigmatisation reste un frein majeur : 43% des personnes vivant avec un trouble psychique en France rapportent ne jamais parler de leur vécu à l’extérieur du cercle médical (Baromètre Fondation FondaMental, 2022). Le groupe de parole rompt cette solitude.
  • Effet miroir et modèle identificatoire : Échanger avec des pairs permet de se projeter dans des trajectoires positives et diversifiées. Ce modèle d’espoir, documenté par de nombreux chercheurs (ex : Davidson et al., “Recovery and Peer Support”, 2014), alimente la motivation.
  • Co-construction des savoirs : Chacun vient avec son expérience, ses « astuces », ses déconvenues et ses victoires. Ce partage nourrit un apprentissage collectif, légitimant d’autres manières de prendre soin de soi.
  • Émancipation : Prendre la parole, écouter, décider ensemble des règles du groupe, tout cela favorise l’émancipation face à la maladie – souvent vécue comme source de perte de contrôle.

Une enquête menée auprès de 180 participant·es lyonnais·es (Centre Hospitalier Le Vinatier, 2021) montre qu’après six mois en groupe de parole, 82% se sentent « plus à l’aise pour demander de l’aide ou partager des besoins spécifiques ».

Variété des formats et adaptation aux besoins

Aucun groupe ne ressemble à un autre. Leur diversité fait leur force :

  • Groupes animés par des pairs-aidants : Ceux-ci reposent sur la légitimité de l’expérience vécue. Ces groupes, mis en place dans beaucoup de GEM ou en hôpital de jour, montrent des bénéfices marqués sur la confiance et la responsabilisation (Ministère de la Santé, rapport pair-aidance 2023).
  • Groupes mixtes avec proches et professionnels : Ces formats favorisent la compréhension mutuelle et réduisent les tensions autour de la gestion de la maladie.
  • Groupes spécifiques (ex : jeunes adultes, addictions, trouble du comportement alimentaire) : Ils permettent d’aborder des enjeux générationnels ou symptomatiques propres à ces publics.
  • Groupes en ligne : Depuis la crise sanitaire, la visioconférence a permis à de nouveaux publics d’accéder à la parole partagée. 34% des participants aux groupes associatifs Affection du Cœur (2023) déclarent préférer ce format au présentiel pour des raisons de sécurité ou de mobilité.

Ce qui change dans le parcours de rétablissement

Les groupes de parole marquent une différence sur plusieurs plans :

  1. Pouvoir redéfinir son identité : Il n’est plus seulement question d’être « patient », mais d’être membre d’un collectif, détenteur d’expériences utiles pour soi et les autres.
  2. Renouer des liens, dépasser la honte : La reconnaissance du vécu par ses pairs diminue la culpabilité, la honte ou le déni, obstacles reconnus au rétablissement (source : UNAFAM).
  3. Apprentissages solidaires : Découvrir de nouvelles stratégies pour gérer le stress, les relations, les rechutes. 78% des usagers du GEM Grenoble indiquent repartir avec au moins une « solution pratico-pratique » par séance (GEM Grenoble, rapport interne 2022).
  4. Construire un projet de vie : Avec le temps, l’implication dans le groupe ouvre souvent à d’autres engagements : bénévolat, défense des droits, formation à la pair-aidance.

Limites, vigilance et conditions de réussite

Malgré leurs nombreux atouts, les groupes de parole ne conviennent pas à tout le monde ni à toutes les étapes du parcours. Il arrive que certains s’y sentent mal à l’aise, ou que les dynamiques de groupe dérapent (prise de parole monopolistique, résistances au changement, etc.). C’est pourquoi :

  • La formation des animateur·rices, qu’ils soient pairs ou professionnels, est cruciale (voir guide HAS 2023).
  • Le respect de la confidentialité, de la régularité et de l’accueil inconditionnel doivent être garantis.
  • Le groupe ne remplace pas les soins spécialisés en cas de crise aiguë (INSERM, 2021).
  • Il importe de laisser à chacun la liberté d’arrêter ou de changer de groupe, selon son propre cheminement.

Vers une plus grande reconnaissance de la parole collective

Depuis quelques années, l’État et les collectivités en Rhône-Alpes, comme ailleurs, encouragent l’émergence de nouveaux groupes et forment des pairs-aidants. L’intérêt grandissant des professionnels contribue aussi à ouvrir des ponts entre pratiques cliniques et initiatives citoyennes. Plusieurs rapports récents (notamment celui d’Elisabeth Roudinesco, « Santé mentale et société », 2023) pointent la nécessité de mieux soutenir et financer ces espaces, pour sortir d’une logique purement institutionnelle et favoriser la complémentarité.

Moteurs du rétablissement Ce que le groupe de parole apporte
Soutien social Réseau, écoute, entraide, bienveillance
Autonomie Développement du pouvoir d’agir, expérimentation de rôles actifs
Espoir et valorisation Modèles de réussite, partage des ressources et victoires
Compétences pratiques Astuce du quotidien, stratégies face aux rechutes

L’enjeu désormais porte sur l’ouverture de ces groupes à une pluralité de profils, l’adaptation continue aux besoins de tous et leur articulation avec les dispositifs traditionnels. Parce que chacun a droit à un parcours de rétablissement riche, singulier et soutenant.

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