Pourquoi la structuration d’un groupe de parole est essentielle

Les groupes de parole jouent un rôle crucial pour de nombreuses personnes concernées par des troubles psychiques, leurs proches et les professionnels qui les accompagnent. Lorsqu’ils sont structurés avec soin, ils favorisent l’écoute, rompent l’isolement et facilitent le partage d’expériences sans jugement. En 2023, près de 39 % des personnes engagées dans un parcours de rétablissement en France déclarent que la participation à un groupe de parole a eu un effet positif sur leur estime d’elles-mêmes (UNAFAM). Mais pour que ce potentiel soit pleinement réalisé, une organisation rigoureuse et des intentions claires sont indispensables.

Définir le cadre sécurisé du groupe de parole

La sécurité émotionnelle et la confiance mutuelle ne s’improvisent pas : elles se tissent autour d’un cadre solide. Voici les éléments fondamentaux à poser en amont de toute création de groupe de parole, pour qu'il soit à la fois efficace et bienveillant.

  • Un objectif partagé : Clarifier dès le départ les intentions du groupe (soutien mutuel, rétablissement, entraide, échange d’informations…) évite les malentendus et favorise l’engagement.
  • Des règles de fonctionnement explicites :
    • L’écoute et le non-jugement
    • La confidentialité stricte de ce qui est partagé
    • La liberté de parole, mais aussi de silence : aucune obligation de témoigner
    • Le respect du temps de parole et de la parole de chacun
  • Un lieu adapté : Privilégier un espace fermé, accessible, neutre et confortable. Selon une enquête menée en 2019 (OMS, Mental Health Atlas), 64 % des participants se disent plus en confiance dans des lieux associatifs ou tiers-lieux que dans des établissements médicaux.
  • Un nombre de participants limité : Entre 5 et 12 personnes est idéal pour garantir une expression fluide et sécurisée (Pairs-aidants.org).

Le choix de l’animation : faciliter sans diriger

La qualité d’un groupe de parole dépend largement de l’animation. Mais l’objectif n’est pas de tenir une position de « sachant » : il s’agit de soutenir la dynamique collective, tout en veillant à ce que chacun trouve sa place.

Les différentes postures d’animation

  • L’animation par les pairs : De plus en plus, les groupes sont co-animés ou facilités par des personnes ayant une expérience vécue, pour favoriser une ambiance basée sur l’égalité et la compréhension profonde des enjeux (HAS, Guide Pair-aidance).
  • Co-animation pair/pro : Associer un pair-aidant à un professionnel de santé ou un travailleur social permet d’articuler le vécu expérientiel et le regard clinique, à condition que les rôles soient bien clarifiés.
  • La facilitation tournante : Certains groupes choisissent une animation tournante pour renforcer la notion d’égalité et éviter l’enracinement d’un pouvoir de parole.

Les compétences clés de l’animateur

  • Gestion de la parole et des temps
  • Savoir réguler les tensions ou les échanges difficiles sans infantiliser
  • Relancer la discussion si nécessaire ou soutenir les silences porteurs
  • Prévenir les débordements émotionnels, mais aussi permettre l’expression des vécus forts

Un chiffre marquant : selon la Fédération Française de Psychiatrie, près de 80 % des groupes de parole qui fonctionnent sur le long terme ont intégré de la formation à la facilitation pour au moins un membre du groupe.

Assurer la sécurité émotionnelle : gérer la parole et les émotions fortes

Un groupe de parole bienveillant n’est pas un lieu où tout est permis : il a la responsabilité d’assurer la sécurité émotionnelle de chacun. Les situations de surcharge émotionnelle font partie du processus, mais elles doivent être accueillies avec méthode.

  • La circulation de la parole : Utiliser des objets symboliques (bâton de parole, galet) ou un tour de table pour garantir que chacun puisse parler s’il le souhaite, sans interruption.
  • Encourager la possibilité de « temps mort » : Donner la possibilité de faire “pause” lors d’échanges trop intenses ou de demander une suspension temporaire si quelqu’un en sent le besoin.
  • Instaurer un droit de retrait : Chacun peut choisir de ne pas répondre à une question ou de quitter le groupe ponctuellement, sans avoir à se justifier.
  • Prévoir l’après-groupe : S’assurer que les participants savent où trouver soutien et écoute après la séance, en cas de détresse ou de crise (téléphone d’un pair, numéro d’une association, etc.).

Maintenir l’équilibre entre soutien, expression et prévention de la souffrance secondaire

Un écueil fréquemment observé : dans un groupe, la focalisation excessive sur la souffrance sans perspectives de ressources ou de rétablissement peut générer une forme de « contagion émotionnelle » négative (source : revue Rehavam).

  • Mettre l’accent sur le partage de ressources : Consacrer une part du temps à échanger des astuces concrètes, des réussites, savoirs expérientiels ou supports (livres, appli de méditation, réseau local…).
  • Alterner temps d’expression et temps de respiration : Prévoir, en fin de séance, un temps plus léger ou une activité collective comme une relaxation rapide, afin de ne pas terminer sur une note trop lourde.
  • Prévenir le « syndrome de la répétition négative » : Inviter (jamais imposer) à reformuler les situations problématiques en termes de besoins ou d’espoir – exemple : « Qu’est-ce qui pourrait m’aider dans cette situation ? »

S’adapter à la diversité des participants

Un groupe de parole efficace et bienveillant doit être inclusif. Adapter son animation et son organisation à la diversité des vécus, des capacités d’expression et des besoins est un gage de réussite. Voici quelques points d’attention, souvent relayés par l’UNAFAM et la fédération France Dépression :

  • Accessibilité linguistique : Utiliser un langage compréhensible par tou·tes, éviter les sigles et le jargon ; reformuler ou expliciter si besoin.
  • Respect des rythmes variés : Accepter que chacun a sa façon d’entrer dans la parole, et que certains auront besoin de plusieurs séances pour s’exprimer.
  • Mobiliser différents outils : Certains groupes proposent des supports visuels, des temps d’écriture, ou des ateliers créatifs pour diversifier les modes d’expression.
  • Prendre en compte les spécificités : Certains groupes en santé mentale sont réservés à des publics précis (jeunes adultes, personnes âgées, proches, etc.) pour permettre une identification facilitée et une parole plus libre.

Évaluer et ajuster le groupe de parole dans le temps

La bienveillance et l’efficacité ne sont pas figées : elles se construisent dans la durée. L’évaluation, régulière et collective, est essentielle pour ajuster le groupe aux besoins en évolution. Les dispositifs canadiens, pionniers sur ce point, proposent des bilans semestriels ou à la demande (CAMH Toronto).

  • Mener des retours anonymes : Mettre en place une boîte à suggestions ou des questionnaires anonymes pour libérer la parole sur le fonctionnement du groupe.
  • Intégrer les nouveaux participants : Prévoir un temps d’accueil et d’explication du cadre à chaque arrivée dans le groupe.
  • Faire évoluer les règles au besoin : Accepter de redéfinir ensemble les règles, modes d’animation, ou horaires si cela répond à une demande consensuelle.

Pistes pour aller plus loin et renforcer la dynamique positive

Structurer un groupe de parole demande du temps, de la rigueur mais aussi de la créativité. Les associations comme l’AFTOC, le Centre Collaborateur de l’OMS ou Advocacy France publient régulièrement des guides d’animation et des formations à la facilitation. Les expériences internationales (Barcelone, New York, Montréal) montrent que des dispositifs de co-supervision ou de tutorat entre groupes permettent de démultiplier la qualité et la pérennité des rencontres.

  • Prendre contact avec des réseaux locaux pour mutualiser les expériences
  • Valoriser la parole des participants : recueillir et partager (avec consentement) les ressentis et transformations vécues
  • Faire intervenir ponctuellement des experts d’expérience sur des thématiques spécifiques (les droits, la stigmatisation, la crise, l’entourage)

Un groupe de parole efficace ne « guérit » pas, mais il apaise, il stimule, il relie. C’est un espace à coconstruire et à ajuster, pour qu’il reste vivant et que chacun y trouve la place, la voix et les ressources dont il a besoin, à son rythme.

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