Quel rôle pour la pair-aidance dans les CMP aujourd’hui ?

Les Centres Médico-Psychologiques (CMP) constituent souvent la porte d’entrée dans le parcours de soins en santé mentale. En France, près de 900 CMP jalonnent le territoire : ils reçoivent, chaque année, plus de 900 000 patients (Source : DREES, 2020). Longtemps centrés sur un accompagnement médical, ils évoluent aujourd’hui vers une approche globale et participative, impulsée notamment par la pair-aidance. Mais que veut dire intégrer réellement la pair-aidance dans le “quotidien” ? Qu’est-ce que cela change, pour les personnes accueillies, les professionnels, mais aussi le fonctionnement même des équipes ?

Pair-aidance : du concept à la réalité dans les CMP

Introduite en France au début des années 2010, la pair-aidance s'ancre dans le partage de l’expérience vécue. Concrètement, un pair-aidant est une personne qui a connu la maladie psychique, a travaillé sur son propre rétablissement et met aujourd’hui ce “savoir expérientiel” au service d’autres patients. Si la première expérimentation d'embauche officielle de pairs-aidants dans les CMP date seulement de 2012, la dynamique n’a cessé de s’amplifier (Source : Psycom).

  • Plus de 300 pairs-aidants exerçaient dans des structures publiques et associatives françaises en 2023 (Source : Fédération française des associations de patients en psychiatrie, FFAP)
  • Près de 60 % des paires-aidants interviennent en CMP ou en hôpital de jour (source : Étude Inserm, 2022)

L’intégration dans les CMP prend la forme d’un salarié pair-aidant qui travaille en équipe pluridisciplinaire, ou d’un.e bénévole encadré.e et formé.e. Leur présence modifie en profondeur l’accompagnement proposé : ils enrichissent le panel de réponses, apportent une nouvelle lecture au vécu du patient, et rendent l’offre de soin plus humaine et coopérative.

Un quotidien transformé : comment les CMP adaptent-ils leurs pratiques ?

L’intégration de la pair-aidance dans les CMP ne se réduit pas à une “présence” : elle bouscule les postures, la communication et même l’organisation interne. Voici comment cela se traduit étape après étape.

1. Redéfinir l’accueil et l’écoute

  • Prendre en compte l’histoire singulière : Le pair-aidant est souvent le premier repère “identifiable” pour un·e patient·e nouvellement accueilli·e. Il facilite la confiance, aide à formuler les attentes vis-à-vis de l’équipe, oriente vers des dispositifs méconnus.
  • Créer un espace de parole authentique : Dans de nombreux CMP, des groupes de parole animés conjointement par pairs-aidants et psychologues permettent d'aborder les thèmes du rétablissement, de l’autonomie ou de l’autostigmatisation (voir par exemple les retours de l’expérimentation menée à l’EPSM de la Somme en 2021).

2. Personnaliser les projets de soins grâce à l’expertise du vécu

  • Co-construction des plans d’accompagnement : La participation des pairs au staff hebdomadaire des équipes en CMP contribue à une meilleure prise en compte du vécu subjectif de la personne. Selon une enquête (ARS Ile-de-France, 2021), 84 % des professionnels en CMP ayant intégré un pair-aidant estiment que cela développe leur capacité à individualiser le parcours de soins.
  • Médiation sociétale : Les pairs-aidants facilitent la reprise d’activités extérieures (emploi, logement, vie sociale) car leur expérience concrète des obstacles et stratégies de compensation inspire et motive les usagers.

3. Soutenir l’empowerment et la sortie du soin uniquement médical

  • Autonomisation : L’accompagnement par les pairs permet d’aborder la question du rétablissement de façon moins médicale, plus orientée vers les capacités, les projets de vie et la citoyenneté.
  • Réduction du sentiment de solitude : 70 % des patients en CMP ayant bénéficié d’une rencontre avec un pair-aidant évoquent « un mieux-être durable et une meilleure compréhension de leur situation » (Source : Observatoire Santé Mentale Auvergne-Rhône-Alpes, 2022).

4. Contribuer à la formation continue des équipes

  • Reflexivité partagée : Les CMP témoignent que la présence de pairs stimule la remise en question des pratiques professionnelles, invite à reconnaître les leviers et freins internes (stigma, paternalismes, etc.).
  • Formation croisée : Les pairs-aidants sont régulièrement sollicités lors des formations internes : ils y partagent leur expérience de l’accès aux soins, de la rupture, ou du retour à la vie professionnelle, ce qui enrichit significativement les regards.

Les modalités concrètes d’intégration : quelques exemples inspirants

Si l’intégration de la pair-aidance demeure encore inégale d’un territoire à l’autre, certaines initiatives locales font figure de « laboratoires » d’innovation pour les CMP.

  • À Lyon : Depuis 2018, plusieurs CMP du secteur Lyon Villeurbanne ont intégré un.e pair-aidant salarié.e à temps partiel. Ces pairs interviennent tant lors d’entretiens individuels que dans l’animation d’ateliers collectifs sur la stigmatisation ou la gestion du quotidien avec les troubles psychiques (Source : CH Le Vinatier, 2022).
  • En Auvergne : Au CMP de Clermont-Ferrand, l’intégration d’une équipe « binôme » (un professionnel de santé + un pair-aidant) a considérablement diminué le taux d’abandon du suivi sur un an : 36 % de baisse pour les jeunes adultes, contre 10 % dans les dispositifs sans pair-aidant (Source : L’Élan retrouvé, 2021).
  • En Île-de-France : Le CMP de Montreuil a développé un dispositif de médiation sociale autour de la pair-aidance : les pairs y facilitent les démarches administratives et l’accès aux droits pour éviter la perte de chances.

Enjeux, limites et perspectives : ce que la pair-aidance transforme en profondeur

L’intégration de la pair-aidance dans les CMP ne va pas sans défis. Les résistances sont parfois tenaces – notamment autour de la frontière entre expérience et légitimité professionnelle. Cependant, les bénéfices observés pour les personnes concernées sont majeurs, que ce soit en termes de rétablissement, de sentiment d’auto-efficacité ou de réinsertion (Source : Rapport IGAS, 2022). On note aussi :

  • Diminution des recours aux hospitalisations sous contrainte (–20 % dans les CMP ayant des pairs-aidants engagés, chiffres MGEN 2021)
  • Meilleure articulation ville-hôpital : les pairs facilitent les parcours entre CMP, hôpital et structures sociales (voir la synthèse INES 2023)
  • Désamorçage du sentiment d’“isolement institutionnel” chez les usagers éloignés des dispositifs traditionnels : les pairs-aidants agissent comme “passeurs” notamment pour les personnes jeunes ou précaires

La pair-aidance favorise ainsi une culture du dialogue où l’expertise du vécu devient un levier d’innovation autant qu’une source de reconnaissance pour les personnes concernées. Son intégration dans le fonctionnement quotidien des CMP invite à réinterroger toutes les pratiques, et à imaginer des espaces encore plus ouverts à la participation des personnes directement concernées.

Pour aller plus loin : ressources et initiatives à suivre

  • Psycom : Guides et retours d’expérience sur la pair-aidance en santé mentale (psycom.org)
  • Collectif National des Pairs-Aidants en Santé Mentale (CNPA) : Formations et réseau des pairs (pair-aidance.fr)
  • Rapport IGAS 2022 : « La pair-aidance dans les dispositifs de santé mentale »
  • Fédération des Associations de Patients en Psychiatrie
  • Observatoire régional Santé mentale Auvergne-Rhône-Alpes pour chiffres et analyses locales

Le mouvement de la pair-aidance en CMP n’est qu’à ses débuts, mais pose déjà les bases d’un modèle où le soin ne se fait plus seulement “pour” mais aussi “avec”, chaque personne concernée. S’informer, dialoguer et co-construire sont plus que jamais les maîtres mots pour continuer à transformer les pratiques.

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