Pourquoi les CMP intègrent-ils la pair-aidance aujourd’hui ?

Les centres médico-psychologiques (CMP) occupent un rôle central dans l’organisation de la psychiatrie de secteur en France. Créés dans les années 1960, ils offrent un accès de proximité aux soins psychiques et à la prévention pour des milliers de personnes en France. Depuis une dizaine d’années, un mouvement profond s’ancre : intégrer des pair-aidants aux équipes pluridisciplinaires. Ce choix vient en réponse à plusieurs observations :

  • Une demande croissante de participation active des personnes concernées : le nombre d’usagers souhaitant être acteurs de leur rétablissement ne cesse d’augmenter. Les patients expriment le besoin d’échanges basés sur l’égalité d’expérience, plutôt qu’une relation soignant-soigné uniquement verticale.
  • Un impératif de transformation du système de santé mentale : la stratégie nationale de santé 2018-2022 et la loi relative à la politique de santé publique de 2016 encouragent l’inclusion des pairs pour une meilleure reconnaissance de l’expérience du trouble psychique (source : Ministère des Solidarités et de la Santé).
  • Des résultats probants observés à l’international : au Royaume-Uni, au Canada ou en Australie, l’introduction de pairs salariés dans les structures de soins a démontré une diminution des rechutes et une amélioration du lien thérapeutique (source : BMC Psychiatry, 2014).

Le rôle concret du pair-aidant dans un CMP : quelles missions ?

La pair-aidance s’incarne dans des missions très variées, ajustées aux besoins du service et des usagers. Contrairement à une idée reçue, le rôle du pair ne se limite pas à de l’écoute ; il s’agit d’un professionnel à part entière, formé et encadré. Parmi ses missions principales :

  • Accueil et orientation : le pair peut être le premier interlocuteur du public, facilitant la prise de contact et rassurant par son vécu partagé.
  • Coanimation d’ateliers : groupes de partage d’expérience, ateliers de « psychoéducation », ou séances autour de la gestion du quotidien, coanimés avec des soignants.
  • Accompagnement individuel : proposition d’entretiens centrés sur la réciprocité, l’échange de stratégies de rétablissement et le soutien dans le parcours de soin.
  • Médiation entre usagers et professionnels : intervention lors de situations de tension, ou pour faire remonter le point de vue des usagers auprès des équipes et des instances du CMP.
  • Sensibilisation et formation : certains pairs interviennent aussi pour sensibiliser les équipes sur la lutte contre la stigmatisation, ou former de nouveaux pairs.

En 2023, le rapport IGAS met en avant que plus de 120 établissements en France emploient déjà au moins un pair-aidant, dont la majorité dans des CMP ou des structures associées (source : IGAS, Rapport juillet 2023).

Quels sont les bénéfices concrets pour les usagers ? Des chiffres et des vécus

Les apports de la pair-aidance, longtemps évalués de manière qualitative, bénéficient maintenant de mesures plus robustes :

  • Satisfaction des usagers : selon l’étude nationale CReHPsy de 2022, 82 % des usagers participent plus activement aux soins quand des pairs sont présents dans le CMP.
  • Amélioration du bien-être : une baisse du taux d’hospitalisation non programmée de 17 % dans les 6 à 12 mois suivant l’intégration de pairs-aidants a été enregistrée dans plusieurs CMP pilotes en Auvergne Rhône-Alpes (source : ARS Auvergne Rhône-Alpes, 2022).
  • Effet sur la stigmatisation : Le Baromètre Santé Mentale France (2022) relève que l’anxiété par rapport au regard de l’entourage a diminué de 23 % chez les patients participant régulièrement à des activités animées par des pairs.

De nombreux témoignages recueillis par les collectifs régionaux vont dans ce sens, illustrant « l’effet miroir » rassurant généré par la présence de pairs au sein des CMP.

Organisation de la pair-aidance en CMP : modes de recrutement, statut et formation

L’intégration du pair-aidant dans les CMP reste très hétérogène en France. Certains centres bénéficient d’un poste salarié à temps plein, d’autres fonctionnent avec des interventions ponctuelles, parfois bénévoles. Ces différences s’expliquent par une absence de cadre national, bien que des dispositifs régionaux émergent.

  • Statut et rémunération : Les pairs-aidants reconnus bénéficient souvent de la convention collective du secteur médico-social (CCN 66), avec des salaires débutant autour de 1 600 € nets mensuels à temps plein (source : Fédépsy, 2023).
  • Recrutement : Les CMP recrutent via des organismes partenaires comme l’UNAFAM, Santé Mentale France, ou parfois en direct en valorisant l’expérience du candidat et/ou une formation de type Diplôme Universitaire Pair-aidance (Paris 8, Lyon 1, Strasbourg…)
  • Formation : L’accès à un cursus initial (DU ou formations associatives) se développe : environ 320 pairs-aidants diplômés en France en 2023 (source : PromesseS, 2023). Un accent est mis aussi sur l’accompagnement continu via des supervisions et du tutorat au sein des équipes pluridisciplinaires.

Les CMP pionniers s’appuient sur une politique claire : fiche de poste, accueil structuré, réunions de suivi et implication dans la vie institutionnelle du centre.

Obstacles et résistances : pourquoi la pair-aidance n’est-elle pas encore la norme ?

Malgré un développement spectaculaire ces cinq dernières années, de nombreux défis freinent encore l’intégration massive des pairs-aidants dans les CMP :

  • Manque de financement pérenne : la majorité des embauches de pair-aidants repose sur des financements fléchés ou temporaires, peu sur des postes permanents (source : Fédération Addiction, 2023).
  • Représentations négatives : certains professionnels peuvent percevoir le pair-aidant comme un non-soignant, voire comme un « usager avancé », ce qui nécessite un travail de sensibilisation et de reconnaissance du rôle professionnel.
  • Problèmes de confidentialité et de place dans l’équipe : L’articulation des missions reste parfois floue, notamment sur la posture entre confidentialité, loyauté à l’équipe, et engagement envers les usagers.
  • Mise en œuvre inégale sur le territoire : 38 % des CMP d’Auvergne Rhône-Alpes déclarent ne pas encore être en contact avec des pair-aidants (enquête CRA, 2023).

Le développement de guides pratiques, d’espaces de parole et de médiation interne s’avère essentiel pour faciliter la légitimation de ce nouveau métier, encore trop méconnu.

Une dynamique en mutation : quelles perspectives pour la pair-aidance en CMP ?

La dynamique actuelle témoigne d’un passage progressif du projet expérimental à la pratique professionnelle pérenne. En 2024, le rapport UDES/Psycom souligne que le nombre de pair-aidants en CMP a augmenté de 44 % en deux ans, même si les situations sont encore très contrastées selon les régions et les structures. Plusieurs axes de développement sont identifiés :

  • L’instauration d’un statut national protégé et de référentiels clairs sur le métier de pair-aidant.
  • Le financement de formations continues et la création de postes fixes dans les équipes de secteur.
  • Le développement de la recherche « par les pairs » : donner toute leur place aux personnes concernées dans l’évaluation et la conception des dispositifs innovants en CMP.

Cette évolution est portée par le plaidoyer commun des usagers, des professionnels convaincus, et des fédérations nationales, ainsi que par l’émergence de réseaux régionaux (ex : Pair-Aidance AuRA). Enfin, la pair-aidance en CMP se construit également à travers l’échange de pratiques : groupes d’intervision, collaborations avec les structures médico-sociales, ou dispositifs passerelles avec la réhabilitation psychosociale.

Pair-aidance et CMP : une alliance au service d’une psychiatrie ouverte et coopérative

L’intégration de la pair-aidance au sein des CMP bouscule le modèle classique du soin en santé mentale, en donnant accès à un espace de partage authentique et à une expertise issue du vécu. Si le déploiement reste perfectible, les avancées sont notables et mettent en lumière une mutation du système vers des soins plus inclusifs, adaptés et humanisés. Le mouvement est enclenché : il appartient désormais aux acteurs de la santé mentale, mais aussi aux usagers et à leurs proches, de continuer à nourrir cette dynamique pour bâtir ensemble la psychiatrie de demain.

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