Le paysage de la pair-aidance en France : constats et repères

Le statut de pair-aidant s’est imposé progressivement comme une pièce maîtresse des approches novatrices en santé mentale. Néanmoins, la reconnaissance institutionnelle et sociale reste encore partielle, oscillant entre promesses et obstacles concrets. En 2023, la France comptait près de 300 pair-aidants salariés ou bénévoles, un chiffre en croissance mais loin de refléter le potentiel de cette démarche (source : Santé Mentale, 2023). Si certaines régions, comme l’Auvergne Rhône-Alpes, se distinguent par un engagement fort en faveur du rétablissement, la légitimité du rôle de pair-aidant demeure fragile et parfois méconnue du grand public, des institutions et même d’une partie du secteur sanitaire.

  • Une pratique récente : le métier de pair-aidant en France s’est structuré il y a moins de dix ans, autour des premières formations diplômantes, telles que le Diplôme Universitaire de Pair-aidance en santé mentale à Grenoble ou à Lyon.
  • Des missions polyvalentes : le pair-aidant intervient aussi bien auprès des usagers, des familles que des équipes professionnelles, en apportant son expérience du trouble psychique et du rétablissement.
  • Des statuts variés : bénévolat, salariat, interventions ponctuelles… Les statuts sont encore fluctuants, ce qui brouille parfois la reconnaissance des compétences et des apports spécifiques des pair-aidants.

Reconnaître, c’est quoi ? Définir les contours du statut

Par « reconnaissance », on entend la prise en compte, à la fois officielle et effective, du rôle des pair-aidants dans l’organisation des soins, des équipes, mais aussi dans la société. Cette reconnaissance se décline à plusieurs niveaux :

  • Reconnaissance institutionnelle : existence d’un cadre légal, d’une fiche de poste, d’un accès aux mêmes droits que les autres membres des équipes (rémunération, formation, évolution professionnelle...)
  • Reconnaissance professionnelle : valorisation de leurs apports dans les pratiques de soins, intégration pleine aux équipes pluridisciplinaires, formation conjointe avec les autres professionnels.
  • Reconnaissance sociale et culturelle : légitimité du vécu comme savoir, visibilité dans les médias, changements des représentations sur la santé mentale et l’expertise des personnes concernées.

À l’échelle nationale, le rapport d’Évaluation de la pair-aidance publié en 2021 par la HAS (Haute Autorité de Santé) souligne les bénéfices pour les usagers : amélioration de l’autonomie, diminution des symptômes et du recours aux hospitalisations. Pourtant, la fonction reste trop souvent assimilée à du bénévolat ou à de l’entraide informelle (HAS, 2021).

Quels freins à la reconnaissance ? Un état des lieux sans tabou

  • Peu de reconnaissance contractuelle : En 2024, seulement une trentaine d’établissements français disposent d’une fiche de poste officielle adaptée à la pair-aidance (UNAFAM, 2024).
  • Des parcours précaires : Près de 60 % des pair-aidants en emploi déclarent avoir des contrats courts ou précaires. Ce flou statut professionnel explique une difficulté à se projeter dans ce métier sur la durée (Enquête Croix-Rouge Française, 2023).
  • Stigmatisation persistante : L’idée que l’usager n’est pas un « vrai » professionnel freine l’intégration dans certaines équipes, alors même que l’expertise du vécu est unique.
  • Manque d’accès à la formation continue : Les pair-aidants bénéficient rarement des dispositifs de formation proposés aux autres professionnels de santé, fragilisant leur montée en compétences.
  • Manque de sensibilisation des encadrants : Beaucoup de cadres n’ont aucune formation sur l’intégration des pair-aidants dans leurs équipes.

À cela s’ajoute un rapport ambigu à l’expérimentation : il existe encore peu de retours d’expérience et de guides pour aider les établissements à formaliser et évaluer le travail des pair-aidants.

Valorisation et reconnaissance : leviers d’action

1. Instituer un cadre juridique et déontologique

  • Mettre en place une fiche de poste nationale, avec des missions, des compétences et des critères de recrutement précisés. L’ARS Île-de-France a ouvert la voie en 2021 avec un référentiel dédié applicable à de nombreux établissements.
  • Encourager l’intégration du statut de pair-aidant dans les conventions collectives du secteur médicosocial, à l’image de l’avenant n°344 de la CCN 66 qui mentionne l’accueil de personnes en « emploi de soutien aux personnes en rétablissement ».
  • Adapter la déontologie : la charte établie par l’Association nationale des pair-aidants en santé mentale (ANPASM) propose un socle éthique pour orienter les pratiques.

2. Soutenir la formation et la professionnalisation

  • Développer l’offre de formations initiales : multiplier les Diplômes Universitaires et Certificats de pair-aidance sur le territoire (déjà sept DU en France en 2024, source France Université Santé).
  • Ouvrir la formation continue : accès à toutes les formations dispensées aux collègues infirmiers, éducateurs, etc., et appui aux possibilités de reconversion et d'évolution professionnelle.
  • Favoriser les échanges de pratiques : généraliser les supervisions et groupes de parole entre pair-aidants, afin d'éviter l’isolement et de mutualiser les expériences.

D’après le rapport du CCOMS (Centre collaborateur de l’OMS pour la recherche et la formation en santé mentale), les établissements qui intègrent des formations conjointes constatent une hausse du sentiment de compétence chez les pair-aidants et une meilleure coopération en équipe (CCOMS, 2022).

3. Garantir la rémunération et les droits

  • Un pair-aidant salarié doit bénéficier d’une rémunération équitable, voire alignée si possible aux grilles des médiateurs de santé-pair ou équivalents, et avoir droit aux mêmes congés, aux mêmes avantages sociaux.
  • Assurer l’accès à la protection sociale, y compris en cas de rechute, pour éviter une précarisation liée à une éventuelle reprise des troubles.
  • Reconnaître l’ancienneté et l’expérience, dans l’attribution de responsabilités ou de fonctions d’encadrement de nouveaux pair-aidants.

Rappelons qu’au Canada, pionnier de la pair-aidance, la reconnaissance salariale fait l’objet d’une négociation collective depuis 2019, avec un salaire médian autour de 21 €/h (source : CAMH, Toronto).

4. Changer les représentations et sensibiliser

  • Campagnes d’information : partager des témoignages de pair-aidants, organiser des événements, participer à la Semaine d’Information sur la Santé Mentale (SISM), etc.
  • Sensibiliser les équipes et les cadres dès l’arrivée d’un pair-aidant pour clarifier son rôle, limiter le risque d’attente irréaliste ou de stigmatisation.
  • Impliquer les proches et les usagers dans le recrutement et l’évaluation de la satisfaction concernant les pair-aidants.

Focus : Les initiatives inspirantes en région Auvergne Rhône-Alpes

  • Le Centre Hospitalier Le Vinatier (Lyon) : a intégré sept pair-aidants en CDI, qui participent à la co-construction du projet de soins et à l’animation de groupes d’entraide.
  • Le Dispositif « Cap Pair-aidance » à Grenoble : œuvre pour l’accompagnement hors institution des usagers, valorisant le statut de pair-aidant en tant que prestataire de services.
  • L’association PairsAidants38 propose du tutorat et des journées de sensibilisation pour les professionnels et intervenants sociaux.
  • Des expériences dans les établissements médico-sociaux (UNAPEI 26, ARHM 69) qui montrent que les pair-aidants apportent aussi une expertise utile auprès du public déficient intellectuel, non uniquement dans la santé mentale dite « classique ».

Ces initiatives soulignent que la reconnaissance ne s’arrête pas aux murs de l’hôpital mais touche aussi l’accompagnement à domicile, l’insertion professionnelle et la lutte contre l’isolement.

Perspectives et ressources pour agir

  • Exiger une politique nationale ambitieuse : le projet de loi sur la santé mentale, annoncé pour 2025, doit aller plus loin en inscrivant la pair-aidance comme métier reconnu, avec un cadre clair et des moyens dédiés.
  • Favoriser la participation des pair-aidants à l’évaluation des pratiques : créer des comités d’évaluation composés de pairs, d’usagers, de familles et de professionnels, afin que la reconnaissance soit un processus partagé, collectif.
  • Développer la recherche : soutenir des études indépendantes pour mesurer l’impact de la pair-aidance non seulement sur les usagers, mais aussi sur les équipes, les proches et le climat institutionnel.
  • Engager les décideurs locaux : impulser des groupes de travail sur la reconnaissance, ouverts aux collectivités territoriales, aux ARS, aux établissements, et aux collectifs de pair-aidants.
  • Mobiliser les réseaux existants : l’ANPASM, l’UNAFAM, ou encore le Collectif National des Patients-Partenaires proposent des webinaires, des formations et des guides pratiques.

La reconnaissance du statut de pair-aidant se construit pas à pas, grâce à l’engagement de chacun : usagers, pairs, familles, professionnels, décideurs et citoyens. Elle ouvre la voie à une santé mentale déstigmatisée, coopérative, où les savoirs de l’expérience et de l’expertise partagée sont considérés comme essentiels à l’innovation et à la qualité du soin.

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