Des promesses à la réalité : pourquoi la paire-aidance peine encore à s’imposer

Depuis plus de dix ans, la France valorise la participation active des usagers en santé mentale, et l’arrivée des pairs-aidants représente une avancée majeure. Pourtant leur intégration dans les institutions reste laborieuse. D’après la Haute Autorité de Santé, seuls 340 pairs-aidants sont recensés officiellement en France à l’automne 2023, alors que les besoins sont, de l’avis de tous, bien plus importants (HAS, 2023). Comment expliquer cette faible présence alors que leur impact positif est reconnu ?

Une reconnaissance institutionnelle encore fragile

L’un des plus grands obstacles reste la certitude encore partielle des institutions à l’égard du rôle des pairs. Certaines résistances sont anciennes, voire culturelles :

  • Statut encore récent et flou : Malgré la création du Certificat National de Pair-Aidance en 2019, beaucoup d’établissements hésitent à embaucher des pairs en CDI ou CDD classiques, optant pour des contrats précaires ou expérimentaux (source : Ministère de la Santé).
  • Reconnaissance salariale insuffisante : Les pairs-aidants gagnent souvent 20 à 30 % de moins que les éducateurs spécialisés, à l’embauche sur un poste équivalent, selon une enquête du CCOMS 2022.
  • Postes expérimentaux, pas pérennes : De nombreux dispositifs relèvent encore de projets pilotes ou de financements ponctuels, ce qui freine l’ancrage territorial et suscite la défiance tant du côté des pairs que des équipes classiques.

Craintes, stéréotypes et positionnement ambigus

L’arrivée de pairs dans les équipes interroge les représentations sur la compétence, la confidentialité ou encore la relation au soin.

  • Peur de l’hybridité : Le fait d’être à la fois “ancien patient” et professionnel trouble la lisibilité des rôles aux yeux de certains soignants.
  • Du soupçon à la surprotection : Enquête de l’UNAFAM (2023) : plus de 48 % des soignants interrogés disent redouter que les pairs-aidants soient exposés à un risque de rechute ou de surcharge émotionnelle.
  • Discrétion imposée et invisibilité : Dans 1 établissement sur 4, le pair-aidant n’est pas ou peu présenté auprès des usagers, par crainte d’exposer son vécu personnel (source : UNAFAM).

Certaines équipes témoignent d’une difficulté persistante à reconnaître l’expertise expérientielle comme complémentaire au savoir académique.

Des freins liés à l’organisation interne des structures

Les obstacles ne sont pas seulement culturels ou humains : ils relèvent aussi des modes d’organisation et de la gouvernance.

  • Rigidité des fiches de poste : Dans beaucoup d’institutions, les missions des pairs ne sont pas clairement définies. Ils sont parfois relégués à des tâches périphériques ou “occupatoires”, ce qui décourage l’investissement et nuit à la légitimité.
  • Difficultés d’intégration dans les équipes pluridisciplinaires : Près de 37 % des pairs-aidants signalent avoir été omis lors de certaines réunions où leur point de vue aurait pu enrichir l’analyse (source : Baromètre Pair-Aidance 2023, CNAM).
  • Manque de formation des équipes accueillantes : Un tiers des établissements n’ont jamais proposé de temps de sensibilisation sur la place, le rôle et la mission des pairs-aidants à leurs équipes professionnelles.

Les logiques hiérarchiques et statutaires compliquent la coopération

Le modèle hospitalier français reste marqué par une forte hiérarchisation et une segmentation des responsabilités. Cela rend parfois difficile l’engagement dans de véritables coopérations horizontales, comme l’appellent de leurs vœux les partisans de la paire-aidance.

  • Encadrement flou, attribution d’un “tuteur” inadapté : Certains pairs-aidants héritent d’un supérieur hiérarchique qui méconnaît la spécificité de leur fonction, rendant l’accompagnement peu pertinent et parfois infantilisant.
  • Limites d’accès aux outils professionnels : Plus de 40 % des pairs-aidants ne disposent pas des accès informatiques ou téléphoniques nécessaires pour exercer convenablement (source : étude CCOMS, 2022).
  • Pas d’évolution statutaire claire : Les évolutions de carrière, la rémunération et la mobilité restent très limitées pour les pairs-aidants embauchés, renforçant l’impression de “seconde zone” au sein des équipes.

Le regard des usagers et la question de la confidentialité

L’idée que l’on puisse partager son histoire et être reconnu pour ça suscite aussi, paradoxalement, des interrogations chez les personnes accompagnées :

  • Crainte de la proximité “trop” grande : Certains usagers expriment la peur d’être jugés ou que leur vécu soit “moins légitime” que celui des pairs (Enquête Psycom, 2021).
  • Incertitude autour de la confidentialité : Le double statut suscite parfois des inquiétudes : le pair-aidant, en tant qu’ex-patient, est-il soumis aux mêmes règles de réserve ? Comment gérer ce qui relève de l’intime ?

Ces questions, peu abordées dans les structures, peuvent entraver la confiance spontanée entre usagers et pairs, pourtant essentielle au processus.

Le manque de moyens et la fragilité des financements

  • Postes dépendants de financements temporaires : De nombreux postes ne sont couverts que par des appels à projets ou des budgets expérimentaux, créant une précarité structurelle.
  • Pas de budget dédié à l’accompagnement des pairs-aidants : La formation continue, le soutien psychologique, ou la supervision ne sont pas toujours financés, alors qu’ils sont essentiels pour prévenir la souffrance au travail.

D’après le rapport du Centre Collaborateur de l’OMS, moins de 20 % des établissements ayant embauché un pair-aidant disposent d’un budget spécialement affecté à leurs actions (2022).

Des perspectives plus ouvertes : ce qui fait levier

Si les institutions françaises peinent à intégrer durablement la paire-aidance, certains leviers ouvrent déjà la voie à une évolution positive.

  • Co-construction des projets : La réussite est plus évidente lorsque les équipes, les directions et les pairs construisent ensemble le projet d’intégration, en amont, y compris dans la rédaction des fiches de poste.
  • Formations mixtes : Les établissements qui proposent des temps collectifs (pairs-soignants-direction) autour des questions de confidentialité, de posture professionnelle et de coopération, observent une meilleure dynamique intégrative.
  • Évaluation du dispositif par les usagers : La mesure régulière de l’impact de la paire-aidance, tant du point de vue des usagers que des équipes, permet d’ajuster les pratiques et de donner une légitimité renouvelée au dispositif.
  • Appui des collectivités et réseaux : Face au manque de moyens dans le secteur public, les collaborations avec les collectivités territoriales (par exemple via les Conseils Locaux de Santé Mentale) favorisent l’ancrage local et la pérennité des expérimentations.

À la croisée des parcours, la paire-aidance éclaire autrement la santé mentale : pour que son impact s’exerce pleinement, il est urgent d’agir à tous les niveaux, de travailler à une meilleure reconnaissance statutaire et à une coopération plus égalitaire, et de faire évoluer les regards, à la fois dans l’institution et chez les professionnels, pour que l’expertise du vécu devienne une dimension centrale des dispositifs d’accompagnement en santé mentale.

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