Comprendre la pair-aidance et sa croissance en France

La pair-aidance, définie comme l’accompagnement par des personnes ayant vécu l’expérience de la maladie mentale, émerge fortement en France. Elle traduit la reconnaissance d’un savoir expérientiel aussi précieux que le savoir académique, un atout pour la reconstruction et le rétablissement. Depuis 2010, plus d’une centaine de pair-aidants professionnels ont été intégrés dans divers établissements psychosociaux français (CNCP, 2022).

Ce mouvement, soutenu par la stratégie nationale de santé mentale et la réforme des parcours de soins, a trouvé un écho dans plusieurs régions, notamment en Île-de-France, Grand Est et Auvergne Rhône-Alpes. Pourtant, malgré cet essor, de nombreux défis freinent encore la généralisation de la pair-aidance dans les institutions.

Freins à l’intégration de la pair-aidance dans les établissements

1. Les cultures professionnelles et institutionnelles encore fermées

  • Représentations stigmatisantes : Un des obstacles majeurs reste la perception de la maladie psychique dans les équipes. Certains soignants doutent des capacités du pair-aidant, perçu comme "fragile", voire "risqué" auprès des usagers (source : étude PRESTAP, 2021).
  • Peu d'espaces de dialogue : Les établissements n’organisent pas toujours des temps de sensibilisation dédiés à la pair-aidance, maintenant l’incompréhension entre professionnels et pairs.
  • Peu de valorisation institutionnelle : L’absence de reconnaissance officielle du métier et des compétences de pair-aidant limite la légitimité des pairs engagés.

2. Contraintes administratives et organisationnelles

  • Ambiguïté des statuts : Les postes de pair-aidant sont souvent en CDD, mal rémunérés, et sans grille de référentiel propre (source : Rapport IGAS, 2022).
  • Rôles mal définis : Les tâches attribuées aux pairs manquent de clarté. Certains sont cantonnés à l’animation ou à l’accompagnement individuel, sans prise en compte de leur mission transversale (soutien, interface, médiation).
  • Manque de formation continue : Les dispositifs de soutien (supervision, analyse de pratiques) sont peu implantés.

3. Les résistances du côté des personnes concernées

  • Peu d’information : Les bénéficiaires potentiels ignorent souvent la spécificité de l’accompagnement par les pairs, l’assimilant parfois à une action bénévole ou à du "parler entre patients".
  • Crainte du dévoilement : L’engagement comme pair-aidant expose à la discrimination et à l'autostigmatisation, tant en interne qu’à l’extérieur de l’établissement.

Leviers pour une intégration réussie de la pair-aidance

Face à ces freins, des solutions concrètes émergent. Plusieurs établissements et territoires pionniers montrent que la mise en œuvre réussie de la pair-aidance repose sur des conditions favorables clairement identifiées.

1. Une politique institutionnelle engagée

  • Reconnaissance officielle des fonctions : Inscrire la pair-aidance dans le projet d’établissement, reconnaître les pairs par un statut ou une fiche métier, et intégrer des critères de qualité liés à la participation des usagers.
  • Volonté de la direction : Lorsque la gouvernance s’engage, notamment via la nomination de référents pair-aidance, l’intégration est mieux acceptée (source : CCOMS, "Intégration des pair-aidants dans les équipes", 2019).

2. Former et sensibiliser les équipes

  • Formations croisées : Proposer des modules de formation spécifique à destination des professionnels, des pairs, et des personnes concernées. Plusieurs équipes de psychiatrie lyonnaises se sont ainsi ouvertes au "travail avec" et non "sur" les usagers.
  • Temps de co-construction : Favoriser les espaces de parole réguliers, les groupes d’analyse de pratiques mixtes, et des réunions dédiées à l’ajustement des rôles et des missions.

3. Adapter les trajectoires professionnelles des pairs-aidants

  • Accès à la formation initiale et continue : Développer des cursus certifiants, à l’image du Diplôme Universitaire de pair-aidance (DUPA) ou des parcours universitaires spécialisés.
  • Mentorat et supervision : Appuyer systématiquement les pairs par des dispositifs de supervision et de soutien, internes ou externes, adaptés à leur parcours.
  • Passerelles et évolutions de carrière : Offrir des possibilités de mobilité vers d’autres postes, participer à la gouvernance ou à la formation des nouveaux pairs.

4. Soutien des pairs par la communauté et les usagers

  • Groupes d’entraide : Développer des groupes de pairs pour éviter l’isolement du pair-aidant et favoriser l’échange d’expériences (initiative du Réseau Santé Mentale France).
  • Participation à la décision : Inclure les pairs dans les comités d’usagers, de parcours ou d’éthique, pour porter la voix des personnes concernées.

Des chiffres et faits marquants

  • Nombre de pairs-aidants salariés : En 2023, environ 260 pairs-aidants étaient salariés en France, principalement en santé mentale et en addictologie (UNAFAM, 2023).
  • Satisfaction des usagers : 82% des usagers accompagnés par un pair-aidant déclarent une amélioration de leur confiance et un sentiment de reconnaissance renforcé (étude CCOMS, 2022).
  • Initiatives territoriales : À Grenoble, le CHU a adopté une charte de la pair-aidance, incluant pair-aidants salariés et bénévoles sur près de 30 unités ; à Lyon, le dispositif "Favoriser l’Emploi des Pairs" accompagne chaque année plus de 30 nouveaux pairs volontaires.
  • Effet sur le rétablissement : Plusieurs études internationales (SAMHSA, 2020) démontrent que le soutien par les pairs diminue la réhospitalisation de 23% chez les personnes engagées dans ce type d’accompagnement.

Conditions de succès et pistes d’avenir

  • Vers une culture partagée : Une intégration réussie dépend de la capacité à créer une culture de coopération, où le savoir expérientiel est véritablement mis à égalité avec le savoir professionnel.
  • Renforcement des droits et de la protection des pairs : Encourager la sécurisation des statuts, la rémunération équitable, et la participation systématique à la gouvernance des établissements.
  • Évaluation et partage des pratiques : Mettre l’accent sur la recherche participative et la mesure d’impact pour adapter les dispositifs à la réalité du terrain, dans le respect des personnes accompagnées.

Face aux résistances, la pair-aidance démontre chaque jour sa capacité à transformer la santé mentale, à redonner du pouvoir d’agir, et à ouvrir l’hôpital et les structures médico-sociales à une vision partagée de la réhabilitation psychosociale. L’enjeu, désormais, n’est plus tant d’expérimenter que de faire tenir ce modèle dans la durée, en lui donnant les moyens structurels et humains de son déploiement.

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