Comprendre le mouvement des pairs-aidants : un levier pour la santé mentale

Depuis une dizaine d’années, la pair-aidance s’impose comme une innovation majeure dans l’accompagnement en santé mentale en France. Fondée sur l’entraide entre personnes ayant vécu l’expérience des troubles psychiques, cette démarche transforme le rapport aux soins et à l’accompagnement. Pourtant, son intégration dans les politiques régionales reste contrastée selon les territoires.

L’intégration des pairs-aidants : une impulsion nationale, des déclinaisons régionales

La loi du 26 janvier 2016 de modernisation du système de santé a acté au niveau national la reconnaissance progressive des pairs-aidants en santé mentale (Legifrance). Depuis, leur intégration s’appuie surtout sur la mobilisation de moyens régionaux, portés par les Agences Régionales de Santé (ARS) et les Groupements Hospitaliers de Territoire (GHT).

Les ARS jouent un rôle clé dans la structuration de l’offre de soins psychiques, pilotant la répartition des moyens humains et financiers, et le soutien aux parcours innovants — dont la pair-aidance.

Quels objectifs pour les politiques régionales en Auvergne-Rhône-Alpes et ailleurs ?

  • Renforcer le pouvoir d’agir des personnes concernées en santé mentale, conformément aux préconisations de l’OMS
  • Réduire la stigmatisation grâce au partage d’expérience
  • Déployer une offre de soutien par les pairs sur l’ensemble du territoire régional
  • Structurer la formation professionnelle et la reconnaissance des pairs-aidants, en lien avec les partenaires de terrain

Selon le rapport 2022 de la Haute Autorité de Santé (HAS), plus de la moitié des régions françaises ont inscrit la pair-aidance dans leurs Projets Régionaux de Santé (PRS) – mais avec des moyens très variables.

Zoom sur Auvergne-Rhône-Alpes : état des lieux et dispositifs clés

L’ARS Auvergne-Rhône-Alpes a fait de l’intégration des pairs-aidants un axe stratégique de son Projet Régional de Santé 2018-2028, avec une volonté affirmée : « renforcer l’ancrage de l’expertise du vécu auprès des usagers en psychiatrie ».

Initiatives emblématiques en Rhône-Alpes

  • Le Dispositif d’Appui à la Pair-aidance (DAPa) à Lyon : ce programme pilote, en lien avec les établissements de santé mentale comme le Centre Hospitalier Le Vinatier, coordonne la formation, l’insertion et l’accompagnement des pairs-aidants salariés ou bénévoles depuis 2019. Plus de 120 pairs-aidants y ont été formés en trois ans (Le Vinatier).
  • Les équipes mobiles d’appui pair-aidant (EMAPA) expérimentées à Grenoble et Saint-Étienne : elles favorisent l’intervention de pairs dans les structures d’accueil, de réhabilitation psychosociale et de psychiatrie de secteur.
  • Le partenariat avec les Centres de Formation Universitaires : l’Université Lyon 2 propose un Diplôme Universitaire Pair-aidance et médiation (créé en 2017), avec une quarantaine de diplômés en 2023, facilitant leur recrutement par les acteurs régionaux de santé mentale.

Chiffres-clés en Auvergne-Rhône-Alpes

  • D’après l’Observatoire régional de santé mentale, 220 pairs-aidants (tous statuts confondus) étaient actifs dans la région en 2023, contre 65 en 2018.
  • 80% des établissements psychiatriques du territoire ont initié au moins une action avec des pairs-aidants sur les deux dernières années (source : ORS-Auvergne-Rhône-Alpes).
  • 14 projets d’équipes pluri-professionnelles intégrant des pairs ont bénéficié d’un financement ARS entre 2020 et 2022.

Focus sur la formation et l’emploi : un chantier régional prioritaire

Former et reconnaître les pairs-aidants au sein d’une équipe soignante reste un défi. La région a mis en place plusieurs dispositifs pour professionnaliser la fonction :

  • Diplôme Universitaire (DU) Pair-aidance et Médiation à Lyon 2, Grenoble et Clermont-Ferrand
  • Modules certifiants portés par des Centres Ressources associatifs comme le Centre Réh@b ou l’UNAFAM
  • Parcours d’accompagnement en emploi dédiés pour faciliter la prise de poste, le tutorat, et la gestion des questions éthiques (confidentialité, positionnement, supervision)

En 2022, près de 60 % des pairs-aidants employés en CDI dans la région provenaient du secteur associatif (Rapport HAS, 2022). La mutualisation des expériences entre hôpital et secteur associatif constitue donc un axe fort des politiques régionales.

Quels financements et soutiens concrets dans les politiques régionales ?

L’Agence Régionale de Santé Auvergne-Rhône-Alpes consacre désormais un fonds dédié, d’environ 400 000 euros par an depuis 2021, au soutien des équipes intégrant des pairs-aidants (source : Ministère de la santé). D’autres dispositifs viennent compléter cette impulsion :

  • Appels à projets annuels de l’ARS : ils concernent aussi bien la création de postes que le soutien aux projets de recherche-action et d’évaluation croisée entre pairs et professionnels
  • Financements européens (Fonds Social Européen) : plusieurs projets régionaux ont pu être lancés grâce au FSE, notamment sur les territoires ruraux moins dotés
  • Soutien aux associations : l’UNAFAM, Advocacy France, REV France ou Santé Mentale France bénéficient de conventions avec la région pour renforcer le maillage territorial et la formation

Cependant, la précarité de certains postes et le manque de pérennisation des financements demeurent des points de vigilance.

Régulation, reconnaissance et défis à venir

Si la dynamique est lancée, la reconnaissance statutaire des pairs-aidants reste un enjeu crucial. En 2023, seules trois régions françaises proposaient un cadre contractuel stable pour les pairs salariés en santé publique (source : StopSuicides.org). En Auvergne-Rhône-Alpes, la majorité des contrats restent à durée déterminée.

Plusieurs défis s’imposent dans la consolidation de l’intégration :

  • Concilier vécu expérientiel et attentes institutionnelles
  • Former les équipes aux enjeux d’interdisciplinarité et aux risques d’isolement du pair
  • Stabiliser le modèle économique des postes de pairs-aidants

À noter : la publication d’un guide national sur la pair-aidance par la HAS en 2022, largement utilisé par les ARS pour harmoniser leur action sur les territoires.

Perspectives : pour une santé mentale vraiment collaborative

Les politiques régionales, notamment en Auvergne-Rhône-Alpes, amorcent un tournant historique : en passant de l’expérimentation à l’institutionnalisation de la pair-aidance, elles offrent une opportunité inédite d’impliquer tous les acteurs dans le rétablissement. Pour transformer l’élan actuel en avancées durables, il faudra continuer à investir dans la formation de pairs, diversifier les modèles de coopération avec les professionnels, et garantir des postes pérennes. Des expérimentations sont aussi en cours pour intégrer la parole des pairs dans la gouvernance des établissements, une étape attendue par de nombreux collectifs nationaux.

Les dispositifs régionaux sont essentiels, mais ils ne suffiront pas : il s’agit à présent de tisser de nouveaux liens, former davantage de pairs à tous les âges de la vie, renforcer la coordination territoriale et faire de la santé mentale un projet partagé, vécu et incarné par tous.

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