Définir la pair-aidance : bien plus qu’un soutien, une transformation des pratiques

La pair-aidance est l’accompagnement entre personnes partageant une même expérience de troubles psychiques. Fondée sur la réciprocité et la valorisation du vécu, elle ne se limite pas à un soutien moral : elle transforme la relation de soin, l’organisation des services et questionne la place des « experts du vécu » dans nos parcours de santé. Plusieurs études, aussi bien françaises (Santé mentale France, 2023) qu’internationales (OMS, 2022), confirment son effet positif sur l’empowerment, le rétablissement et la réduction de la stigmatisation. Pourtant, sa généralisation reste inégale. La région Auvergne Rhône-Alpes, avec ses territoires urbains et ruraux, offre un exemple significatif des défis à relever pour assurer son développement durable.

Constats : un développement prometteur mais fragile

  • 82 dispositifs de pair-aidance recensés en France fin 2023 dont 11 en Auvergne Rhône-Alpes (source : CReHPsy Auvergne Rhône-Alpes) : une progression, mais encore très minoritaire face à l’ampleur des besoins.
  • Hétérogénéité de l’intégration : certains établissements structurent de véritables parcours d’accès à l’emploi pour les pairs-aidants, d’autres ne proposent que des interventions ponctuelles ou du bénévolat.
  • Manque de reconnaissance institutionnelle : beaucoup de pair-aidants déplorent l’absence de cadre métier clair, des contrats précaires et une rémunération variable (voir rapport IGAS 2022).
  • Déficit de formation et d’accompagnement : la formation universitaire de pairs-aidants (DU Pair-aidance Lyon, DU Pair-aidance Grenoble) affiche un nombre limité de places, loin de la demande.

Cette faible structuration limite l’impact et la durabilité de la pair-aidance. Or, pour renforcer sa pérennité, plusieurs axes stratégiques s’imposent déjà comme incontournables.

Structuration des parcours de pair-aidance : une dynamique à soutenir

Clarifier les statuts et les rôles

  • Établir une fiche métier nationale reconnaissant le rôle de pair-aidant, inscrite au Répertoire National des Certifications Professionnelles (RNCP), faciliterait la reconnaissance et l’accès à l’emploi pérenne.
  • Mettre en place des grilles de salaire et d’évolution adaptées, évitant la précarité et créant un effet d’entraînement dans le secteur associatif, public et privé.

Renforcer les itinéraires de formation

  • La création de modules de formation courts accessibles en alternance, et le financement du Diplôme Universitaire de Pair-aidance pour les personnes précaires (via les Conseils régionaux, la CNSA, ou Pôle Emploi) répondraient à la pénurie de places.
  • La formation continue des équipes pluridisciplinaires est également indispensable : comprendre la plus-value de la pair-aidance évite l’isolement des pairs-aidants dans les dispositifs.

Soutenir des espaces de supervision et de co-développement

  • La structuration d’espaces ressources de pair-aidance entre pairs, avec supervision systématique (à l’exemple du programme ReConnect de l’UNAFAM) lutte contre l’usure professionnelle et favorise la qualité d’accompagnement.

Reconnaissance institutionnelle et financement : à l’épreuve des territoires

Intégrer la pair-aidance dans les appels à projets

Aujourd’hui, la pair-aidance pénètre encore trop souvent les établissements par la voie associative ou des appels à projets ponctuels. Cette logique de l’expérimentation freine la consolidation des postes. La région pourrait s’inspirer du financement de l’habitat inclusif (dotation spécifique, contrats pluriannuels d’objectifs), pour garantir la pérennité de la pair-aidance.

  • Conditionner certains financements médico-sociaux à la présence de pair-aidants formés.
  • Soutenir l’émergence de cabinets régionaux de pair-aidance, comme relais entre pairs, usagers, professionnels et institutions.

Créer un « label pair-aidance » régional

  • Un label pourrait valoriser les structures intégrant de façon exemplaire la pair-aidance (engagement sur la formation, la rémunération, la co-construction des projets de soins, la prévention de l’isolement professionnel).

Ancrage territorial et diversité des pratiques : dépasser la « bonne volonté »

Adapter les dispositifs aux réalités locales

  • En zones rurales, l’itinérance de pair-aidants permet de rompre l’isolement, comme l’expérimente l’association La Brise en Haute-Loire.
  • En milieu urbain, le développement de groupes d’entraide mutuelle (GEM) intégrant des pairs-aidants salariés (ex : GEM l’Envol, Grenoble) permet de structurer une offre de soutien complémentaire aux soins traditionnels.

Créer des espaces de décision partagée

  • La participation des pairs-aidants aux instances de gouvernance territoriale (conseils de vie sociale, commissions de coordination) doit se généraliser, pour faire évoluer en profondeur les pratiques institutionnelles.
  • Valoriser la recherche participative, impliquant pairs, chercheurs et professionnels, favorise l’adaptation des dispositifs aux besoins réels. L’exemple du programme de recherche-action EmPARE (INSERM, 2023) en témoigne.

Mesurer, valoriser, mutualiser : vers une culture de l’impact

Évaluer les effets pour adapter les pratiques

  • Instaurer des indicateurs qualité sur l’effet de la pair-aidance (engagement, satisfaction, baisse des hospitalisations, accès aux droits) est indispensable. Selon l’INSERM (2022), 80 % des usagers ayant bénéficié de pair-aidance signalent un regain d’autonomie.
  • Mettre à disposition des outils d’autoévaluation accessibles aux patients, aux pairs et aux institutions, facilite l’ajustement continu des pratiques.

Créer des réseaux inter-établissements

  • La mise en place d’un observatoire régional de la pair-aidance permettrait de documenter, d’évaluer et d’inspirer de nouveaux dispositifs, tout en coordinant la formation et la supervision.
  • Valoriser les démarches de transfert d’expériences, via des journées régionales, facilite la montée en compétence des acteurs de terrain.

Pistes concrètes d’action pour aller plus loin

Piste Acteurs concernés Exemple
Financement pluriannuel des postes de pair-aidants ARS, Conseils départementaux, établissements de santé Appel à projet pair-aidance Pays de la Loire (2022)
Création d’un certificateur régional en pair-aidance Université, structures de formation, CReHPsy DU Pair-aidance – Université Lyon 1
Supervision par et pour les pairs-aidants Associations, réseaux d’usagers ReConnect (UNAFAM), GEM l’Envol
Accès facilité aux droits du travail et protection sociale CPAM, MDPH, employeurs Journée d’information Pair-aidance – Métropole de Lyon
Valorisation par un label régional ARS, Maison des usagers, CReHPsy Label Action innovante en santé mentale – ARS Occitanie

Vers une maturité collective : construire la pair-aidance de demain

La généralisation durable de la pair-aidance ne dépendra pas de la seule conviction de quelques professionnels ou usagers « pionniers ». Elle suppose une recomposition des modes de gouvernance, une logique de co-construction dans laquelle institutions, pairs-aidants, patients, familles et chercheurs apprennent à élaborer des réponses nouvelles et adaptées aux réalités de terrain. La dynamique actuelle n’est qu’un début. L’avenir de la santé mentale, en Auvergne Rhône-Alpes comme ailleurs, repose sur cette capacité à faire de la pair-aidance une composante portée, outillée et financée collectivement, pour que chaque expérience contribue à transformer durablement l’accompagnement des troubles psychiques.

Sources :

  • Santé mentale France, Baromètre Pair-aidance 2023
  • CReHPsy Auvergne Rhône-Alpes, Cartographie 2023
  • Rapport IGAS « La pair-aidance en santé mentale », 2022
  • OMS, Guide Pair-aidance et santé mentale, 2022
  • INSERM, Programme EmPARE, Recherche-action Pair-aidance, 2023
  • UNAFAM, Programme ReConnect

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