La pair-aidance : de quoi parle-t-on en EHPAD ?

La pair-aidance s’est imposée comme une démarche forte dans la santé mentale et certains parcours de soins. Elle commence aujourd’hui à prendre place dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD). Mais de quoi s’agit-il exactement ? Concrètement, la pair-aidance consiste à faire intervenir, auprès des résidents, des personnes ayant vécu des réalités similaires, qu’il s’agisse du vieillissement, de la perte d’autonomie, ou d’un vécu en institution. Ces pairs apportent une aide, un soutien et une écoute fondés sur l’expérience – différente et complémentaire de celle des soignants traditionnels.

Dans les EHPAD, la pair-aidance se manifeste tantôt dans l’animation d’ateliers, tantôt dans l’écoute individuelle, la médiation, voire le soutien dans des démarches du quotidien. Poussée par de nombreux rapports et expériences pilotes (notamment le rapport de la CNSA en 2023), elle vise une meilleure reconnaissance de la voix des résidents, leur implication dans les décisions et une amélioration de leur bien-être global.

Quels effets constatés chez les résidents ?

Les retours d’expérience et premières données collectées dans les EHPAD français et européens montrent des bénéfices tangibles pour les personnes accompagnées.

Renforcement de l’estime de soi et du sentiment d’utilité

  • Effet miroir positif : voir des pairs qui sont capables de s’engager, de surmonter des difficultés et de partager leurs ressources crée une dynamique constructive. Selon une étude menée en 2021 par le réseau France Assos Santé, 67 % des résidents ayant rencontré un pair-aidant déclarent se sentir “plus écoutés et reconnus” dans leur vécu personnel (source : France Assos Santé).
  • Sentiment de compétence restauré : la pair-aidance valorise les capacités préservées, encourage la participation à la vie collective et brise l’image passive fréquemment associée au grand âge en institution.

Réduction du sentiment d’isolement

  • Soutien social accru : Le rapport “Vivre en EHPAD, regards croisés” (Fondation Médéric Alzheimer, 2022) pointe que près de 40 % des résidents expriment un sentiment de solitude prononcé, en particulier dans les périodes post-confinement COVID. L’introduction de pairs facilitant des activités ou des échanges diminue fortement cette perception, en créant des espaces où le vécu de chacun peut s’exprimer librement.
  • Lutte contre l’autostigmatisation : Les échanges d’expériences permettent d’aborder sans tabou les questions de vulnérabilité, de perte d’autonomie ou de changements identitaires, tout en débloquant la parole autour de sujets comme la fin de vie, l’intimité ou la dévalorisation.

Amélioration du bien-être psychique

  • Diminution de l’anxiété et des symptômes dépressifs : Selon un essai contrôlé mené en 2020 sur trois EHPAD en région PACA (source : Gérontologie et société), la participation régulière à des ateliers animés par des pairs-aidants a permis de constater une réduction significative des signaux d’anxiété ainsi que des symptômes dépressifs relevés par l’équipe soignante dans 1/3 des cas.
  • Espaces de parole authentiques : Le partage, loin des codes institutionnels, facilite l’expression des ressentis, des peurs, mais aussi des espoirs et envies des personnes âgées.

Des bénéfices concrets pour la vie quotidienne en établissement

Au-delà du bien-être “ressenti”, quels changements la pair-aidance apporte-t-elle dans la vie quotidienne en EHPAD ?

  • Facilitation de l’inclusion : Pour un nouveau résident, l’accueil par un pair-aidant ayant connu une arrivée difficile peut éviter l’établissement du “sentiment d’être de trop” et accélérer l’adaptation à la vie collective.
  • Médiation lors de situations conflictuelles : Certains établissements commencent à solliciter les pairs-aidants pour désamorcer des tensions entre résidents, ou entre résidents et équipe, en s’appuyant sur la compréhension vécue des frustrations ou des besoins non reconnus. (Source : rapport CNSA, 2023)
  • Dynamisation de la vie sociale : Les pairs organisent ou co-animent des ateliers de discussion, de partage d’expériences, des groupes d’entraide sur des thématiques variées (santé, loisirs, mémoire, transmission…), brisant la routine parfois pesante de l’EHPAD.
  • Valorisation des “savoirs d’expérience” : Plusieurs projets mettent en avant les savoir-faire des résidents (jardinage, cuisine, lecture…) qui deviennent à leur tour pairs-aidants pour d’autres, dans une logique de transmission non hiérarchique.

Impact spécifique sur les troubles cognitifs et la démence

Face à une population où la maladie d’Alzheimer ou les troubles cognitifs majeurs touchent environ 60 % des prises en charge (source : Drees, 2023), la pair-aidance réinterroge les approches habituelles :

  • Valoriser ce qui demeure possible : Des ateliers “mémoire partagée” ou des cercles de parole entre personnes concernées par la démence favorisent la reconnaissance des ressources restantes et la lutte contre la dépréciation de soi.
  • Favoriser l’ancrage dans la réalité : Les témoignages de pairs ayant traversé des moments de “désorientation”, et leur capacité à nommer les émotions associées, apportent du réconfort mais aussi des astuces concrètes pour gérer le quotidien (gestion de l’angoisse, repères, routines bienveillantes…).
  • Accompagnement en fin de vie : Les échanges avec un pair ayant accompagné un proche en fin de vie, ou ayant traversé soi-même des moments critiques, proposent une présence unique, attentive et dénuée de jugement, qui complète efficacement les accompagnements classiques.

Quels bénéfices pour les proches et équipes professionnelles ?

La pair-aidance en EHPAD ne profite pas qu’aux résidents eux-mêmes.

  • Soutien moral aux familles : Des groupes de parole animés par des pairs-aidants ayant accompagné leurs proches en institution permettent aux familles de mieux se repérer et déculpabiliser face à la décision d’entrée en EHPAD, souvent douloureuse et culpabilisante.
  • Outil pour l’équipe pluridisciplinaire : La pair-aidance exerce une fonction de “tiers facilitateur”. Les soignants disposent d’un relais supplémentaire pour comprendre le vécu des résidents, ajuster les projets individualisés et enrichir leur pratique avec d’autres regards.
  • Réduction des situations de crise : Selon un audit de l’ARS Occitanie (2022), l’introduction de médiateurs pairs-aidants dans 5 EHPAD a permis de réduire de 12% le nombre de micro-conflits entre résidents sur une période de 6 mois.

Des freins et des défis à dépasser

Si la pair-aidance promet un profond renouvellement des pratiques en EHPAD, sa mise en place soulève des questions.

  1. Recrutement et formation : Il reste difficile, aujourd’hui, d’identifier et de former des pairs-aidants âgés ayant suffisamment de recul sur leur propre histoire. Peu de programmes se sont structurés pour former spécifiquement des pairs en gérontologie, même si des initiatives pilotes (ex : l’Association Nationale des Pairs-aidants en Gérontologie, ANPAG) émergent peu à peu.
  2. Place accordée au savoir de l’expérience : Si la pair-aidance est bien accueillie par certains établissements, d’autres peinent à sortir d’une organisation très descendante, où seuls l’avis médical et l’expérience professionnelle priment. Impliquer des pairs, c’est reconnaître d’autres savoirs, d’autres compétences, ce qui nécessite une vraie évolution culturelle.
  3. Questions éthiques : La proximité de vécu et l’implication émotionnelle du pair-aidant nécessitent une vigilance et un accompagnement spécifique (supervision, temps de ressourcement, limites d’intervention…).

Pour dépasser ces freins, la mutualisation d’expériences et un plus grand appui institutionnel restent essentiels.

À l’écoute de la parole des aînés

La pair-aidance en EHPAD porte de nouveaux espoirs pour tous ceux et celles qui croient à une vieillesse digne, active et reconnue. Parce qu’elle ouvre la possibilité, même en institution, de rester acteur de son quotidien, parce qu’elle retisse des liens parfois fragilisés par l’isolement, et parce qu’elle valorise la parole de celles et ceux pour qui, trop souvent, on présume à la place. L’enjeu est désormais de démultiplier ces initiatives, de les soutenir, d’en évaluer collectivement la portée et d’engager un mouvement de transformation pour des EHPAD plus ouverts, plus humains, et résolument “unis dans le partage et l’accompagnement”.

Sources :

  • France Assos Santé, 2021, “Expériences de pair-aidance en établissements pour personnes âgées”.
  • Rapport CNSA, 2023, “Pair-aidance et transformation de l’offre médico-sociale”.
  • Fondation Médéric Alzheimer, 2022, “Vivre en EHPAD, regards croisés”.
  • Etude Drees, 2023, “Les résidents en EHPAD : profil et pathologies”.
  • Gérontologie et Société, 2020, “Pair-aidance et prévention du mal-être psychique en EHPAD”.
  • Audit ARS Occitanie, 2022.
  • Association ANPAG.

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