Pourquoi penser la pair-aidance en EHPAD aujourd’hui ?

Le secteur des établissements médico-sociaux, et en particulier celui des EHPAD, fait face à des défis majeurs : vieillissement massif de la population, pénurie de personnel, enjeux de bientraitance et de reconnaissance des droits fondamentaux. Dans ce contexte, la pair-aidance apparaît comme une piste sérieuse pour renforcer la qualité de l’accompagnement et l’autodétermination des résidents.

  • On compte aujourd’hui 612 000 résidents en EHPAD en France (source : Drees, 2023), soit 10 % des personnes âgées de plus de 85 ans.
  • En 2021, selon l’enquête du Conseil National Autonomie Personnes Âgées (CNAPA), près de 3 personnes sur 4 exprimaient un sentiment de solitude en EHPAD.
  • La crise Covid a mis en lumière l’isolement ainsi que les conséquences délétères d’un accompagnement centré uniquement sur le soin technique, au détriment du lien et de l’engagement personnel.

Dans ce contexte, la pair-aidance peut apporter :

  • Un soutien émotionnel par la reconnaissance du vécu partagé
  • Un soutien à l’autonomie et à la participation sociale : rompre la spirale de la passivité
  • Un relai pour l’expression des droits, l’accès à l’information et à la citoyenneté

La loi relative à l’adaptation de la société au vieillissement (2015) invite justement à « reconnaître et soutenir l’engagement des personnes âgées ». Pourtant, le déploiement concret de la pair-aidance reste marginal en EHPAD, alors qu’il progresse dans le champ du handicap psychique ou mental (voir le rapport IGAS, juillet 2022 : vie-publique.fr).

Définitions et repères : de quoi parle-t-on vraiment ?

La pair-aidance désigne toute forme d’entraide structurée impliquant des personnes partageant une expérience vécue : vieillissement, handicap, maladie chronique, troubles psychiques. Dans les établissements médico-sociaux, cela prend différentes formes :

  • Groupes de parole animés par et pour des résidents
  • Interventions de pairs-aidants formés (anciens résidents, proches aidants, personnes ayant une expérience du grand âge ou du handicap)
  • Participation de pairs dans l’élaboration des projets d’établissement
  • Formations et accompagnements de nouveaux arrivants par les pairs

La pair-aidance se distingue de la médiation familiale ou des actions bénévoles par l’existence d’une expérience partagée et d’une posture d’égalité. Ce sont les savoirs issus du vécu qui sont mobilisés – et reconnus au même titre que les savoirs professionnels.

Ce que disent les expériences existantes

Si la pair-aidance organisée reste encore rare en EHPAD, quelques initiatives illustrent déjà son impact. Le dispositif « Pairs-aidants en établissement pour personnes âgées » du réseau Clic-Info Seniors 91 a permis de mesurer plusieurs effets positifs :

  • Diminution du sentiment d’isolement : les résidents impliqués dans les groupes animés par des pairs rapportent une amélioration de leur bien-être émotionnel (évaluation interne 2021).
  • Amélioration de la participation aux activités collectives (au-delà de 15 % pour les « binômes de pairs »).
  • Baisse du taux d’agressivité et de conflits signalés entre résidents dans les unités concernées.

De nombreux rapports européens mettent en avant les bénéfices de la pair-aidance dans le champ des maladies chroniques et du handicap : facilitation de l’expression des besoins, renforcement de l’auto-estime, recul des troubles anxieux. Toutes ces dimensions sont transposables dans le champ du vieillissement, mais nécessitent évidemment des adaptations spécifiques.

L’enquête menée par France Assos Santé Auvergne Rhône-Alpes (2023) auprès de gestionnaires d’établissements note que 8 % d’entre eux connaissent au moins une initiative de pair-aidance, mais que la plupart restent « à l’état d’expérimentation non professionnalisée ».

Freins à lever et obstacles persistants

Pourquoi la pair-aidance ne progresse-t-elle pas plus rapidement dans les EHPAD et établissements médico-sociaux ? Plusieurs freins majeurs sont identifiés dans la littérature professionnelle (Ministère des Solidarités et de la Santé, 2021) :

  • Manque de connaissance du concept Beaucoup de professionnels confondent pair-aidance et bénévolat ou médiation. Or, le cadre de la pair-aidance implique un positionnement, une formation et parfois un statut (pairs-aidants salariés ou missionnés).
  • Reticence institutionnelle Accueillir l’expérience du résident comme expertise peut bousculer les cultures professionnelles et les organisations traditionnelles très hiérarchisées.
  • Problèmes de financement La structuration d’un dispositif de pair-aidance demande du temps (formation, supervision, coordination), et peu de dispositifs d’appels à projets y sont aujourd’hui ouverts.
  • Difficulté à recruter des pairs-aidants âgés ou proches Les personnes concernées elles-mêmes peuvent douter de leur légitimité ou de leur capacité à s’impliquer, en raison de l’âge ou de la santé.
  • Parfois, peur d’ouvrir la « boîte à souvenirs douloureux » Les résidents ou les familles redoutent que la parole des pairs réactive des souffrances passées plutôt que d’amener un nouveau souffle.

Quels bénéfices attendus pour les établissements, les proches et les résidents ?

  • Pour les résidents : Renforcement du lien social, meilleure estime de soi, sentiment d’utilité, prévention de la résignation et passivité liée à l’institutionnalisation.
  • Pour les proches aidants : Possibilité de s’appuyer sur un groupe de pairs, partage de stratégies pour faire face au quotidien, réduction de l’isolement parental ou familial.
  • Pour les équipes professionnelles : Evolution du regard porté sur les résidents, enrichissement des pratiques d’accompagnement, outil supplémentaire pour repérer la souffrance ou les besoins.
  • Pour l’institution elle-même : Progression vers une démocratie sanitaire réelle, facilitation de la bientraitance, valorisation de l’établissement dans son territoire.

Selon le rapport de la HAS (Haute Autorité de Santé, 2021), l’ajout de la pair-aidance dans les dispositifs d’accueil peut diminuer la perte d’autonomie psychique par la reconnaissance de la citoyenneté des résidents, et retarder la dégradation cognitive en stimulant les échanges horizontaux.

Quelles conditions pour réussir le développement de la pair-aidance ?

Une implantation réfléchie et concertée

Les expérimentations qui fonctionnent partagent plusieurs points communs :

  1. Un portage institutionnel fort : la direction doit reconnaître explicitement la place des pairs.
  2. Un recrutement soigneux parmi les résidents, familles ou anciens proches-aidants, basé sur le volontariat, la motivation et la capacité d’écoute.
  3. Une formation dédiée : Modules d’introduction à la posture de pair-aidant, sensibilisation à l’écoute active, gestion du récit de vie.
  4. Un accompagnement et une supervision régulière, pour prévenir l’isolement du pair-aidant et éviter les risques d’épuisement ou de malaise.
  5. Un lien avec les équipes : Il ne s’agit pas pour les pairs de « remplacer » les professionnels, mais d’opérer en complémentarité, dans un climat de confiance mutuelle.

Repères pratiques pour les structures

  • Repérer en amont les résidents motivés, les proches impliqués ou des anciens résidents pouvant intervenir ponctuellement.
  • Organiser une formation de base aux principes de la pair-aidance : écoute, confidentialité, non-jugement, attention aux limites personnelles.
  • Prévoir du temps institutionnalisé (ex : une plage horaire hebdomadaire, une coordination avec le projet de vie social, etc.).
  • Valoriser la pair-aidance dans la communication de l’établissement : affichage interne, bulletin d’informations, implication dans le Conseil de la Vie Sociale.
  • Rendre possible la co-construction des activités : les pairs-aidants peuvent, par exemple, piloter des ateliers, co-animer des groupes ou guider l’accueil des nouveaux arrivants.

Quels modèles inspirants ailleurs ?

  • Les Résidences Autonomie du Québec : Offrent une place officielle au « bénévole-pair », via le « Programme Pair ». Ces pairs agissent comme relais entre résidents, participent à la vie institutionnelle et disposent même de formations via la Fédération de l’Âge d’Or du Québec (FADOQ).
  • Le programme Peer2Peer au Royaume-Uni : Dédié au soutien de personnes âgées en maisons de retraite (source : Public Health England). Formation, compagnonnage et groupes d’entraide structurés, avec un impact avéré sur la solitude et la participation sociale.
  • France : La Fondation Partage et Vie : Dans certains établissements, des « ambassadeurs résidents » sont formés pour représenter les pairs et être force de proposition. Cela s’inspire de la démocratie sanitaire (source : partageetvie.org).

Ces exemples prouvent que, même en environnement institutionnel, la pair-aidance reste possible et bénéfique, à condition d’être structurée, accompagnée et reconnue.

Perspective : une culture du partage et de la co-construction

Le développement de la pair-aidance dans les EHPAD et établissements médico-sociaux nécessite un réel changement de culture : passer d’une logique d’usager passif à celle de la personne-actrice, partenaire de son accompagnement. Loin d’être une remise en cause du travail des équipes, la pair-aidance enrichit les relations, facilite la transition vers des établissements plus ouverts, respectueux et innovants. Elle incarne un pas de plus vers une société de la reconnaissance, où chaque expérience compte et nourrit l’intelligence collective.

L’avenir de la pair-aidance en EHPAD dépend donc de notre capacité collective à écouter, à former et à faire confiance à celles et ceux qui, au-delà de l’âge ou de la maladie, souhaitent redevenir sujets de leur histoire et partager la richesse de leur vécu.

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