Des collectivités locales, moteurs discrets de l’inclusion

Les pairs-aidants, personnes ayant vécu des troubles psychiques et formées à accompagner d’autres personnes traversant des difficultés similaires, s’imposent depuis quelques années comme une ressource précieuse en santé mentale. Si leur présence s’accroît dans les réseaux associatifs, les établissements hospitaliers et le médico-social, les collectivités locales sont souvent le maillon discret mais essentiel qui permet leur émergence et leur reconnaissance.

Entre politiques publiques volontaristes, soutien financier et logistique, innovation sociale et coordination des acteurs, l’action des villes, départements et régions pave la voie à une santé mentale plus coopérative et inclusive. En Auvergne Rhône-Alpes comme ailleurs, l’engagement local fait toute la différence pour transformer les intentions en actions concrètes.

Une impulsion politique depuis le terrain

Depuis 2016, le cadre légal français intègre la pair-aidance dans la loi de modernisation de notre système de santé. Toutefois, ce sont les collectivités qui, par leur proximité et leur connaissance du terrain, transforment cette avancée théorique en réalité quotidienne.

  • Conseils départementaux et intercommunalités : Ils sont souvent à l’origine d’appels à projets soutenant la pair-aidance dans les centres médico-psychologiques ou les maisons des usagers. À titre d’exemple, le conseil départemental du Rhône a financé dès 2019 une permanence de pair-aidants au sein de la Maison des Usagers de l’Hôpital Saint-Jean-de-Dieu, facilitant la rencontre entre pairs, familles et professionnels [source].
  • Villes pionnières : Certaines municipalités comme Grenoble, Clermont-Ferrand ou Villeurbanne ont intégré les pairs-aidants dans leurs dispositifs de santé mentale de proximité ou dans leurs Conseils Locaux de Santé Mentale (CLSM), espace de coordination des acteurs médico-sociaux, associatifs et usagers.
  • Région Auvergne Rhône-Alpes : Avec le Fonds d’Intervention Régional, la région soutient le développement de modules de formation pour pairs-aidants, organisés par les universités ou associations labellisées (ex : Université Lyon 1).

Dispositifs clefs et innovations locales favorables à la pair-aidance

La diversité des initiatives locales illustre la capacité des collectivités à s’ajuster aux réalités du territoire et aux attentes des personnes concernées. Plusieurs types d’actions se distinguent particulièrement :

1. Déploiement de Conseils Locaux de Santé Mentale (CLSM)

Selon le Centre National de Ressources et d’Appui aux CLSM, il existe plus de 250 CLSM en France en 2023 [source]. Ces structures, pilotées par des binômes mairie/établissement de santé, impliquent systématiquement des usagers et des pairs-aidants dans les groupes de travail : prévention du suicide, lutte contre l’isolement, médiation dans l’espace public.

  • Participation à la définition des besoins locaux
  • Création de groupes d’entraide animés par des pairs-aidants
  • Organisation de “journées de la santé mentale” où les pairs-aidants prennent la parole

2. Soutien à la formation des pairs-aidants

Les structures publiques et parapubliques (CCAS, établissements publics de coopération intercommunale) financent parfois tout ou partie de la formation de futurs pairs-aidants, encourageant ainsi leur montée en compétence et leur professionnalisation.

  • Parcours universitaire : Le Diplôme Universitaire Pair-Aidance en santé mentale, déployé à Lyon, Grenoble, Clermont et Paris. D’après le rapport “Pair-aidance 2021” de la Haute Autorité de Santé, plus de 450 pairs-aidants ont été formés en France à ce diplôme entre 2017 et 2022 [source].
  • Bourses départementales ou régionales : Certaines collectivités accordent des bourses spécifiques, permettant des reconversions ou une formation continue (ex : département de la Haute-Savoie, ville de Lyon).

3. Lieux ressources et plateformes d’entraide

Le soutien aux Espaces Santé Jeunes, aux Maisons des Adolescents, ou à certains GEM (Groupes d’Entraide Mutuelle) s’est accompagné d’un appui des collectivités pour que des postes de pairs-aidants soient créés ou soutenus.

  • À Lyon, la ville et l’ARS soutiennent le GEM Constellation, composé à plus de 40% de pairs-aidants, qui irrigue plusieurs quartiers populaires et touche jusqu’à 500 personnes sur une année [source].
  • Les collectivités financent aussi des plateformes locales (ex : Réseau Santé Mentale d’Isère), qui répertorient les pairs-aidants disponibles et mettent en lien personnes concernées et professionnels.

Un appui financier et logistique structurant mais fragile

L’apport des collectivités s’observe à travers différents leviers, toutefois, leur soutien reste parfois précaire et fortement dépendant des arbitrages politiques locaux.

Nature des financements et limites rencontrées

  • La majorité des paiements pour les postes de pairs-aidants provient aujourd’hui d’enveloppes limitées, souvent allouées sur projet ou sur appels annuels à subventions.
  • Les collectivités investissent aussi dans la logistique (mise à disposition de locaux, outils numériques, prise en charge de transports).
  • La pérennisation des dispositifs dépend d’une amorce locale, mais aussi de relais régionaux, nationaux, voire européens.
  • Les défis restent nombreux : absence de statut professionnel clair, réticence de certains partenaires institutionnels, méconnaissance du public des apports de la pair-aidance.

Quelques chiffres pour mieux mesurer l'impact

  • Selon la Fédération d’Aide à la Santé Mentale Croix Marine, environ 70% des 250 GEM de France bénéficient actuellement d’un appui direct ou indirect d’une collectivité locale pour la pair-aidance [source].
  • En Rhône-Alpes, on estime qu’en 2023, une vingtaine de postes de pairs-aidants ont été directement salarialisés via des dispositifs municipaux ou départementaux.
  • Près de 65% des CLSM ayant intégré des pairs-aidants dans leur gouvernance ont développé, dans les deux ans, de nouveaux espaces de parole ou d’intermédiation gérés par les pairs, selon le rapport du CCOMS de Lille (Centre Collaborateur de l’OMS pour la recherche et la formation en santé mentale, 2022).

Coopération entre collectivités, associations et établissements

Aucun progrès durable en pair-aidance sans coopération. Les exemples les plus réussis sont toujours ceux où collectivités locales, associations d’usagers, professionnels de santé et établissements médico-sociaux co-construisent les dispositifs.

  • Journées régionales de la pair-aidance : Co-organisées par la région, l’ARS et des associations d’usagers (UNAFAM, FNAPSY), elles offrent un terrain de rencontre entre pairs-aidants, décideurs et professionnels de santé.
  • Concertation pour l’octroi de financements : Certains départements mettent en place des commissions réunissant usagers et pairs dans l’attribution de subventions, garantissant la pertinence des projets financés.
  • Co-construction de référentiels métiers : En 2022, la ville de Lyon, le CHU et des collectifs de pairs ont élaboré un référentiel de missions, précisant les attendus pour les pairs-aidants employés en hôpital ou dans la cité.

Levier sur la lutte contre la stigmatisation et reconnaissance

L’engagement concret des collectivités joue aussi un rôle central dans la lutte contre les préjugés liés aux troubles psychiques. Donner un espace aux pairs-aidants, c’est aussi affirmer publiquement leur légitimité.

  • Communication dans la presse locale sur les initiatives de pair-aidance
  • Organisation de forums ou de campagnes municipales pour valoriser le témoignage et l’expertise des personnes concernées
  • Inclusion systématique dans les événements grand public santé, qui tend à sensibiliser la population et favorise un changement de regard

À chaque fois que la parole des pairs-aidants est reconnue au niveau local, la santé mentale avance vers plus de respect, d’entraide, de diversité et de citoyenneté.

Perspectives et enjeux : aller plus loin grâce à l’action locale

Le soutien des collectivités à la pair-aidance se révèle déjà structurant et inspirant pour la France entière, mais il reste perfectible. Pour renforcer ce mouvement :

  • Des dispositifs pérennes de financement doivent voir le jour, au-delà des appels ponctuels
  • Le statut professionnel des pairs-aidants doit être clarifié à l’échelle nationale, en cohérence avec les expériences locales
  • La mobilisation des collectivités pour former le grand public et les partenaires institutionnels aux enjeux de la pair-aidance est décisive

L’émergence de collectifs de pairs, de représentants d’usagers liés aux municipalités, et la volonté de coordonner des démarches de reconnaissance matérielle et symbolique, sont autant de signes positifs. L’inclusion des pairs-aidants dans les politiques locales n’est plus une idée neuve, mais un pilier d’une santé mentale plus citoyenne et plus humaine. Le rôle des collectivités dans cette dynamique engage chacun vers une société où l’expérience de chacun devient une richesse partagée.

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