Pourquoi penser la pair-aidance en EHPAD aujourd’hui ?

Les Établissements d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes (EHPAD) sont au cœur de nombreux débats sur le sens et la qualité de l’accompagnement à la vieillesse. Maladie, dépendance, sentiment d’isolement, perte de repères, rupture avec la vie d’avant : le quotidien en EHPAD s’accompagne souvent de bouleversements majeurs, tant pour les résident·es que pour leurs proches. Introduire la pair-aidance – un soutien par des personnes ayant elles-mêmes vécu l’expérience de la dépendance, du vieillissement ou de l’entrée en institution – apparaît comme une piste riche de promesses pour humaniser l’accompagnement, soutenir le pouvoir d’agir et redéfinir les liens au sein de ces établissements.

Pourtant, même si la pair-aidance s’est largement déployée dans le champ de la santé mentale et commence à s’ancrer du côté du handicap ou de l’addictologie, elle demeure balbutiante auprès des personnes âgées en EHPAD. Quelles étapes, conditions et instances faut-il mobiliser pour permettre à cette démarche d’émerger et de porter ses fruits ? Quels freins anticiper, quels leviers activer ? Plutôt que d’improviser, il importe d’analyser les données existantes, de s’appuyer sur des expérimentations récentes (Rapport IGAS 2023, projet Paires Âgées, Retraite Plus, Fédération Croix-Rouge, etc.), et d’écouter la voix de celles et ceux qui vivent le quotidien en EHPAD.

Comprendre la pair-aidance : repères essentiels pour le grand âge

  • La pair-aidance : Il s’agit d’une démarche de soutien, d’entraide, d’accompagnement assurée par des pairs, c’est-à-dire des personnes ayant connu des situations proches de celles des personnes aidées. Elle s’appuie sur l’expérience vécue (maladie, handicap, isolement, etc.), la reconnait comme complémentaire aux expertises professionnelles, et valorise le partage horizontal.
  • En EHPAD, la pair-aidance pourrait prendre la forme de résidents ambassadeurs, de visiteurs pairs (anciens résidents ou proches), de groupes d’entraide, ou même d’intervention de pairs-aidants salariés ou bénévoles extérieurs.
  • Objectifs recherchés : briser l’isolement, redonner de la valorisation, soutenir la transition lors de l’entrée en institution, favoriser l’auto-détermination et la qualité de vie (source : Fédération Française des Maladies Chroniques, étude de 2022).

Un contexte spécifique : enjeux et attentes en EHPAD

Les EHPAD regroupent en France, selon la DREES (2023), 600 000 places occupées par environ 585 000 résidents, dont plus de 58% souffrent de troubles cognitifs modérés à sévères. Le turnover y est faible, l’attachement aux habitudes fort, et la question du consentement ou du « pouvoir d’agir » plus complexe qu’en psychiatrie ou handicap adulte.

  • Solitude et exclusion sociale : Selon une enquête réalisée par l’association Les Petits Frères des Pauvres (2021), plus de 25% des résidents interrogés évoquent n’avoir reçu aucune visite de proches lors du dernier mois.
  • Renouveler la notion de citoyenneté « en institution » : La pair-aidance répond ici au besoin - exprimé dans le rapport Libault (2019) - de sortir d’une logique de prise en charge descendante vers une coconstruction et une autonomie adaptée.
  • Professionnel·les en tension : épuisement, manque de temps, déficit d’écoute : 64% des agents d’EHPAD se disent en situation de « souffrance psychologique notable » d’après l’Observatoire National des Métiers du Grand Âge (2022). Les pairs-aidants peuvent fluidifier le quotidien, favoriser l’apaisement et offrir une écoute différente.

Condition indispensable n°1 : Un engagement institutionnel fort et réfléchi

La pair-aidance bouscule les organisations : elle fait entrer une parole non professionnelle et redistribue les rôles. Pour éviter la précarisation du rôle ou l’instrumentalisation, l’institution doit poser un cadre clair.

  • Pilotage politique : La direction doit porter le projet, définir les objectifs (améliorer la transition, soutenir le lien social, repérer les fragilités, etc.), dégager des moyens (temps, budget, formation…).
  • Paroles des personnes âgées et des familles : Leur implication dans la co-construction du projet (groupes de travail, enquêtes, recueil de besoins) est indispensable.
  • Acceptation des équipes : Un travail préalable sur les peurs (dévalorisation, intrusion, charge supplémentaire…) et la clarification du rôle des pairs est incontournable.

Exemple : L’EHPAD Marpa de la Meuse a mené une consultation locale auprès de résidents et de professionnels avant d’installer le programme « Pairs d’écoute ». Cela a permis de lever les résistances et d’ajuster les missions des pairs-aidants (source : Association Présence Verte Services, 2023).

Condition n°2 : Des profils de pairs-aidants adaptés et accompagnés

La notion de « pair-aidant » senior requiert des points de vigilance spécifiques en EHPAD. L’idée n’est pas d'attribuer cette fonction à n’importe quel résident ni d’en confier la charge uniquement à d’anciens usagers.

  1. Critères de sélection clairs : motivation, recul face à leur propre vécu, capacités relationnelles et d’écoute, état de santé compatible, respect de la confidentialité. Il peut s’agir de résidents eux-mêmes, d’anciens résidents, ou même de proches et bénévoles âgés ayant traversé l’expérience de la dépendance ou de l’entrée en institution.
  2. Supervision et soutien permanents : Les porteurs du projet doivent organiser des temps de supervision, d’analyse de pratique, des points d’étape réguliers mêlant pairs-aidants, professionnels et pourquoi pas familles.
  3. Formation adaptée : Savoir transmettre son expérience sans l’imposer, accueil des différences de parcours, gestion des situations émotionnelles délicates : une formation spécifique est essentielle (cf. guide « Pair-aidance et grand âge », CNSA 2023).

Anectode : Dans une expérimentation menée par la Fondation Ildys à Brest (2021), il a été observé que les bénévoles pairs-aidants âgés nécessitaient un accompagnement renforcé lors de situations de deuil ou de perte de l’autonomie chez les pairs accompagnés.

Condition n°3 : Des modalités d’intervention adaptées à la réalité du grand âge

La diversité des profils en EHPAD impose des adaptations importantes. Il ne s’agit pas de calquer des modèles issus de la psychiatrie adulte mais bien d’inventer des formats adéquats.

  • Différents formats : groupes de parole inter-résidents, visites individuelles (particulièrement pour les nouveaux arrivants), soutien aux proches, soutien aux équipes, ateliers collectifs menés « en binôme » pair/professionnel, etc.
  • Souplesse et progressivité : Commencer par des actions ponctuelles ou centrées sur la transition (accueil des nouveaux, ateliers mémoire, rencontres intergénérationnelles), puis élargir en fonction de l’adhésion et de la dynamique collective.
  • Valorisation et reconnaissance : Mettre en place des outils de reconnaissance symbolique, voire financière, pour les pairs-aidants (charte, attestation, indemnité, parole lors des instances de la structure).

Le rapport IGAS « Renforcer la pair-aidance en EHPAD » (2023) recommande d’associer la médiation animale, l’art-thérapie ou les cafés-rencontre aux interventions de pairs, afin d’offrir différents canaux d’expression et d’inclusion.

Condition n°4 : Prévenir les écueils pour protéger résident.es, pairs-aidants et équipes

Intégrer la pair-aidance, c’est aussi anticiper les risques : surcharge émotionnelle, conflits de loyauté, difficulté à gérer la fin de vie ou le décès d’un pair. L’institution et les responsables du projet doivent rester vigilants.

  • Un référent identifié pour les pairs-aidants (infirmier coordinateur, psychologue, animateur dédié).
  • Des limites d’intervention claires : le pair-aidant ne remplace ni l’infirmier·ère ni l’aide-soignant·e, et n’intervient pas sur des sujets de soin ou de gestion de conflits graves.
  • Protection de la parole des pairs-aidés : anonymat, droit à la confidentialité, non-transmission d’informations sensibles sans consentement.
  • Accompagnement des pairs-aidants confrontés à leur propre vulnérabilité : temps de « respirations », relais psychologique si besoin, possibilité de lever le pied.

Témoignage tiré du rapport Retraite Plus (2022) : « La présence de pairs m’a beaucoup aidée à l’arrivée, mais j’ai vu combien cela pouvait peser sur ceux qui s’investissaient beaucoup auprès des autres - c’est important qu’ils aient aussi le droit d’être fragiles. »

Condition n°5 : Évaluation, ajustement et essaimage

La dynamique de pair-aidance impose d’accepter une part de tâtonnement. Pour s’installer durablement, elle doit s’accompagner d’une évaluation régulière, participative, et d’un partage des enseignements.

  1. Indicateurs qualitatifs et quantitatifs : taux de participation, retour des résidents et des familles, évolution du climat social, impact sur les hospitalisations ou sur les situations de crise.
  2. Espaces de retour d’expérience : restitutions publiques, cafés débat, forums citoyens inter-EHPAD.
  3. Souplesse pour modifier les modalités : ajustement de l’organisation selon l’âge, l’état de dépendance, la diversité des besoins repérés.

Le programme « Un Pair pour Toi » (déployé sur trois EHPAD pilotes à Strasbourg en 2022) a montré que l’implication d’au moins un pair-aidant par service conduisait à une baisse de 17% des situations de repli social, mesurée via des entretiens répétés sur 12 mois (source : Université de Strasbourg, 2023).

Des perspectives ouvertes : pair-aidance au service d’un EHPAD plus humain

Expériences pilotes, ajustements, recherches évaluatives : la pair-aidance commence à s’esquisser dans le secteur du grand âge en France comme une démarche incarnée et porteuse d’avenir. Si sa réussite en EHPAD exige des préalables forts – engagement institutionnel, soutien, formation, co-construction, vigilance éthique – elle ouvre des espaces nouveaux : reconnaissance des savoirs d’expérience, recours accru à la parole des personnes âgées, construction d’une identité citoyenne même en situation de dépendance.

Envisager l’EHPAD non plus seulement comme un lieu de soin, mais comme un lieu d’autodétermination, d’entraide et d’espoir, suppose de faire toute sa place à la pair-aidance – à condition d’en poser les fondations avec ambition, méthode et ouverture.

  • DREES, "Les établissements d'hébergement pour personnes âgées en 2023"
  • Rapport IGAS, « La pair-aidance dans les EHPAD », 2023
  • Fondation Ildys, Rapport expérimentation pair-aidance, 2021
  • Les Petits Frères des Pauvres, "Solitude en EHPAD", 2021
  • CNSA, « Guide Pair-aidance et grand âge », 2023
  • Association Présence Verte Services, Retour d’expérience Marpa, 2023
  • Observatoire National des Métiers du Grand Âge, Rapport 2022
  • Université Strasbourg, Bilan « Un Pair pour Toi », 2023

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