La pair-aidance : un levier d’humanité pour les EHPAD

Dans un département comme le Puy-de-Dôme, marqué par l’avancée en âge de sa population et par un maillage territorial fort d’établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD), la question de la place de la pair-aidance devient centrale. Avec 119 EHPAD recensés en 2024 (source : Conseil départemental du Puy-de-Dôme), accueillir la pair-aidance, c’est accueillir la parole et l’expérience de ceux qui ont traversé, ou traversent, les mêmes tourments que les résidents ou leurs proches.

Mais que signifie réellement la pair-aidance en EHPAD ? Il s’agit de faire intervenir, au sein même des équipes, des personnes ayant vécu des situations similaires à celles des résidents (maladie, handicap, passage par la dépendance, isolement), formées à l’accompagnement, et apportant avec elles une expertise différente mais complémentaire de celle des professionnels.

Contexte démographique et social du Puy-de-Dôme

Le département du Puy-de-Dôme compte près de 168 000 personnes âgées de plus de 60 ans, soit près de 30 % de la population (INSEE). L’arrivée en EHPAD se fait souvent à des âges très avancés (86 ans en moyenne selon la CNAV), avec de plus en plus de situations de polypathologies, de fragilité psychique et d’isolement.

Le risque principal en institution ? Perdre en autonomie sociale aussi bien que physique, ne plus pouvoir “se raconter entre pairs”, se sentir ravalé au statut de “patient” ou “usager”, loin de la citoyenneté ordinaire.

Pair-aidance en EHPAD : état des lieux et balbutiements

La pair-aidance en gérontologie, en France, est encore rare. Elle s’est d’abord développée dans le champ de la santé mentale ou de l’addictologie (source : HAS). Dans les EHPAD, le modèle reste expérimental : les initiatives recensées, en Auvergne Rhône-Alpes comme ailleurs, se comptent sur les doigts d’une main. Parmi les plus avancées, citons :

  • Le projet “Le Lien” porté à Lyon par le Centre Hospitalier Le Vinatier, mêlant pair-aidants et médiateurs santé auprès de publics fragiles.
  • Le réseau des pairs-aidants de l’association “Les Petits Frères des Pauvres”, qui intervient occasionnellement sur des animations collectives en établissements.
  • Quelques rares recrutements de pairs-aidants salariés, en EHPAD ou en Unités de vie protégée (source : “Pair-aidance en EHPAD”, Colloque Anesm, 2019).

Dans le Puy-de-Dôme, aucune structure ne dispose encore de pair-aidants en poste permanent, mais plusieurs EHPAD ont amorcé, souvent via le bénévolat ou par le témoignage, une réflexion sur le sujet depuis 2022 (source : Réseau Gerontopôle Auvergne).

Quels apports concrets de la pair-aidance en EHPAD ?

À travers des retours d’expérience d’établissements pilotes et les publications du collectif francophone de la pair-aidance, plusieurs bénéfices se détachent :

  1. Renforcer l’estime de soi et lutter contre le sentiment de relégation La rencontre avec un pair-aidant favorise le sentiment d’être compris sans jugement, par quelqu’un qui “parle la même langue”. Les résidents évoquent plus facilement des questions intimes ou l’angoisse de la fin de vie.
    • Dans l’EHPAD de Saint-Symphorien-sur-Coise (Rhône), 73 % des résidents ayant bénéficié d’un accompagnement pair estiment “mieux supporter le quotidien” (source : étude AP-HP, 2022).
  2. Créer de nouveaux liens, rompre l’isolement Les animations menées ou co-animées par des pairs facilitent l’intégration des nouveaux arrivants, apaisent les tensions, et dynamisent la vie sociale.
  3. Soutenir les proches aidants En proposant des groupes de paroles où viennent témoigner d’anciens aidants familiaux, la pair-aidance ouvre un espace de légitimation, de transmission d’astuces et de ressources.
    • Selon France Alzheimer, 42 % des proches de résidents en EHPAD ressentent “une grande solitude morale” : la pair-aidance peut faire baisser ce chiffre.
  4. Soutenir les équipes professionnelles Les pairs-aidants agissent comme des “tiers de confiance”, capables de relayer des signaux faibles (détresse, repli, maltraitance) et de fluidifier le dialogue entre soignants et résidents. Ils participent aussi à des formations sur le “prendre soin relationnel”.

Quels modèles concrets dans le Puy-de-Dôme ?

Pour l’heure, l’action dans le département demeure modeste, centrée sur trois axes :

  • Intervention de pairs bénévoles en ateliers mémoire ou art-thérapie : Des associations comme Aide et Reconnaissance du 63 et France Alzheimer 63 font intervenir des personnes ayant l’expérience vécue de la maladie ou du deuil, pour échanger sans filtre.
  • Construction de parcours pilotes autour du “récit de vie partagé” : Plusieurs EHPAD, accompagnés par le dispositif MAIA, travaillent depuis 2023 à intégrer la co-construction du projet de vie avec l’aide de pairs extérieurs, parfois anciens aidants professionnels.
  • Expérimentation de groupes de parole croisés : Les plateformes d’accompagnement et de répit (PFR) proposent occasionnellement des rencontres entre résidents, proches et pairs-aidants, mais sans ancrage institutionnel durable pour l’instant.

Obstacles et leviers au développement de la pair-aidance en EHPAD

La dynamique observe plusieurs freins :

  • Manque de cadre légal et institutionnel : Aucun statut juridique clair n’existe encore pour les pairs-aidants en gérontologie, à la différence du secteur médico-social ou de la santé mentale (cf. décret du 24 août 2022 sur la pair-aidance en psychiatrie).
  • Réticences côté professionnels : Certains membres d’équipe craignent une remise en cause de leurs pratiques ou s’interrogent sur la légitimité des pairs. Les résistances sont accrues en zone rurale ou en établissement de petite taille.
  • Difficulté à recruter : Les ressources potentielles (ex-­aidants, seniors rétablis) sont présentes, mais peu informées ou formées. L’isolement des anciens aidants dans le Puy-de-Dôme (30 % vivent seuls, selon le rapport de l’ARS Auvergne 2023) complique leur mobilisation.
  • Manque de financement : Sans bras de levier institutionnel, la pair-aidance reste marginale, portée par le bénévolat ou des fonds associatifs.

Mais des avancées existent :

  • L’appel à projets “soutien à l’innovation en EHPAD” du Conseil départemental, en 2023, encourage l’inclusion de la pair-aidance dans la dynamique d’animation.
  • L’ARS Auvergne-Rhône-Alpes annonce l’expérimentation d’un “référent pair” dans deux établissements pilotes d’ici 2025.

Pistes pour installer durablement la pair-aidance

Pour donner toute sa place à la pair-aidance en EHPAD dans le Puy-de-Dôme, plusieurs axes de développement se dessinent :

  • Formation et accompagnement : Développer des parcours de formation dédiés à la pair-aidance en gériatrie, sur le modèle de la formation des pairs en santé mentale (programmes de l’Unafam, de l’ADESM ou de l’Université Paris-Est Créteil).
  • Reconnaissance d’un statut : Travailler avec les institutions (ARS, Conseils départementaux) à la création d’un cadre permettant d’intégrer la pair-aidance dans l’organigramme des établissements, y compris pour les pairs bénévoles.
  • Sensibilisation des équipes : Organiser conjointement des journées d’échanges, des supervisions avec intervenants pairs, et des retours d’expérience pour désamorcer craintes et résistances.
  • Implication des familles et des résidents dans la co-construction : Associer usagers, familles et pairs dans les Conseils de la Vie Sociale (CVS), pour garantir la représentativité et la légitimité des intervenants pairs.
  • Mobilisation inter-associative : Mutualiser les ressources avec des associations gérontologiques, de soutien aux proches et aux aidants, pour créer des viviers locaux de pairs-aidants volontaires.

Vers une nouvelle alliance pour le soin et le lien social

La pair-aidance en EHPAD n’est ni une lubie, ni une utopie : c’est un marqueur de transformation, à la croisée des enjeux d’humanité, de citoyenneté et d’utilité pour tous les acteurs – résidents, familles, soignants. Si la dynamique amorcée dans le Puy-de-Dôme demeure encore timide en 2024, elle porte déjà la promesse d’EHPAD plus ouverts, plus coopératifs, capables d’inventer de nouvelles réponses face à la dépendance et l’isolement.

L’essentiel : ne pas réduire la pair-aidance à une “animation sociale” de plus, mais à une expertise vécue, incarnée, qui interroge et complète – jamais ne remplace – celle des soignants. Le Puy-de-Dôme a devant lui l’opportunité de devenir, dans les prochaines années, l’un des territoires d’avant-garde de la pair-aidance en gérontologie. Cette dynamique, plus que jamais, mérite d’être soutenue, accompagnée, et évaluée, pour que les EHPAD soient vraiment “unis dans le partage”.

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