Comprendre les fondements de la pair-aidance

La pair-aidance désigne la pratique d’un accompagnement par des personnes ayant une expérience vécue de la maladie psychique, proposées comme soutien auprès d’autres usagers du système de soins. Elle s’enracine dans le principe que le savoir issu de l’expérience, souvent minimisé face à l’expertise médicale, détient une valeur unique et complémentaire au sein des parcours de soins. C’est une modalité de soutien qui existe de longue date dans des associations, mais sa reconnaissance institutionnelle dans les établissements de santé mentale en France est relativement récente.

  • L’origine: L’émergence officielle de la pair-aidance en France prend racine dans les mouvements de défense des droits des personnes en situation de handicap psychique, notamment inspirés par l’évolution du modèle anglo-saxon.
  • Le cadre légal : La Loi du 26 janvier 2016 de modernisation de notre système de santé a introduit la reconnaissance de la "pair-aidance" au sein du code de la santé publique (article L. 1111-17).
  • Le principe clé : La pair-aidance n’est ni substitution, ni simple soutien, mais une manière de transformer les relations soignants-soignés et les dynamiques d’équipe.

Un déploiement discret mais en accélération

En France, le développement de la pair-aidance institutionnelle est relativement récent mais s’accélère depuis les années 2010. Selon le rapport IGAS de 2022, on comptait mi-2022 près de 200 pair-aidants en poste dans des structures sanitaires ou médico-sociales françaises. Un chiffre qui double presque tous les deux ans, preuve d’un intérêt croissant et d’une structuration progressive du dispositif (Vie-publique.fr).

  • Domaines d’intervention principal : Les hôpitaux psychiatriques, les Centres Médico-Psychologiques (CMP), les dispositifs d’appartements thérapeutiques, les Maisons Relais, les clubs thérapeutiques, et plus récemment les structures d’accueil de jeunes (ex : UNAFAM, Groupe d’Entraide Mutuelle).
  • Des postes variés : Le terme “pair-aidant” renvoie à des réalités différentes : accompagnateur, médiateur de santé-pair, conseiller pair, animateur d’espace d’accueil, etc.
  • Quantité et répartition : Le Sud et l’Ouest sont les régions les plus structurées (notamment à Marseille, Nantes, Toulouse), avec une montée en puissance en région Auvergne Rhône-Alpes depuis 2018, sous l’impulsion de projets pilotes et du dynamisme associatif.

Quelles missions concrètes ?

L’intégration de la pair-aidance dans les établissements de santé mentale bouleverse les codes classiques. Son atout réside dans une variété d’actions déployées, à la croisée du soin, de la médiation, et de l’éducation à la santé.

  1. Accompagnement individuel : Soutien à l’usager dans ses démarches, partage de stratégies pour la gestion du quotidien, aide à l’appropriation du parcours de soins.
  2. Animation de groupes : Groupes d’entraide, ateliers autour du rétablissement, création de groupes de parole pour donner une place à la parole de l’expérience.
  3. Médiation et plaidoyer : Facilitation de la communication avec l’équipe soignante, médiation entre patients et professionnels, sensibilisation à la lutte contre les préjugés.
  4. Participation à la gouvernance : Présence de pairs dans des conseils de vie sociale, des commissions du rapport usagers, voire parfois dans la formation des soignants et la co-construction de projets d’établissement.

Un point clé : la pair-aidance ne se limite pas au soutien moral, elle participe activement à la dynamique de rétablissement et à la transformation culturelle de l’institution (HAS, "Pair-aidance en santé mentale – Guide d’accompagnement", 2022).

Des parcours de formation structurés mais encore inégaux

La professionnalisation de la pair-aidance a énormément progressé depuis la création, en 2012, du premier diplôme universitaire « Médiateurs de Santé-Pairs » porté par le CCOMS à Lille. Entre 2013 et 2023, près de 600 personnes ont été diplômées en France (source : Psycom).

  • Formations existantes : Plusieurs universités et organismes proposent aujourd’hui des formations, principalement au format universitaire (DU), mais aussi par des cursus associatifs spécifiques.
  • Profils recherchés : Les candidats doivent avoir vécu une expérience significative de trouble psychique et être volontaire dans une démarche de rétablissement.
  • Reconnaissance salariale : Le statut professionnel reste précaire dans de nombreux établissements (contrats courts, rémunérations variables), ce qui freine l’engagement et la pérennité.

Les bénéfices observés pour les usagers et les équipes

L’intégration de pairs-aidants est source de nombreux effets positifs, constatés tant du côté des usagers que des équipes professionnelles. Selon un rapport de la Haute Autorité de Santé (HAS, 2022), plusieurs bénéfices majeurs émergent :

  1. Baisse de la stigmatisation : La présence visible de pairs aide à lutter contre l’auto-stigmatisation et les préjugés externes.
  2. Renforcement du pouvoir d’agir : Les usagers témoignent d’un regain d’espoir et d’une dynamique d’empowerment accrue (CNIGEM, 2021).
  3. Amélioration de l’alliance thérapeutique : Les échanges avec un pair favorisent le développement d’une relation de confiance différente.
  4. Effet sur le parcours de soins : Des études françaises et internationales constatent une diminution des hospitalisations et une meilleure adhésion aux soins en présence de pairs-aidants (Santé mentale.fr).

Des freins persistants et la nécessité de penser collectivement

Si l’enthousiasme est réel, les obstacles demeurent :

  • Culture professionnelle encore méfiante : Certains soignants perçoivent la pair-aidance comme concurrente ou la réduisent à un outil de médiation, sans en saisir la portée transformatrice.
  • Statut fragile et management inadapté : L’absence fréquente de postes pérennes, de référents, et de cadres adaptés peut isoler le pair-aidant.
  • Risque d’instrumentalisation : Le danger de “pair token”, où le pair est mis en avant comme caution sans réelle marge d’action ni reconnaissance de son expertise.
  • Besoin de formation continue et de supervision : La charge émotionnelle propre à cette fonction est souvent sous-estimée.
  • Lenteur de la reconnaissance institutionnelle : Il n’existe toujours pas de titre RNCP clairement dédié, ni de grille salariale harmonisée.

Des perspectives encourageantes : vers une transformation systémique

Malgré les défis, la dynamique est enclenchée. La feuille de route santé mentale du ministère de la Santé (2023-2028) fait de la pair-aidance une priorité nationale. Un guide d’accompagnement a été publié par la HAS en 2022 pour diffuser de bonnes pratiques. Plusieurs expérimentations sont en cours pour structurer une filière métier (ex : le projet "PREPSY" de la Fondation FondaMental pour l’intégration du pair-aidant dans les pôles de psychiatrie).

En parallèle, des initiatives locales démontrent l’efficacité de modèles hybrides, mêlant pairs, soignants, et famille (ex : Le “Parcours Emploi Santé”, CH Le Vinatier, Lyon). Le partenariat avec les associations, les groupes d’entraide mutuelle et les réseaux récents (Fédération pairs-aidants France) agit comme moteur de la professionnalisation.

Cette transformation ne vise pas seulement l’amélioration du soin, mais participe à un changement de culture bien plus large. La place donnée à l’expérience, la valorisation des parcours de vie, le choix donné à l’usager, questionnent en profondeur nos institutions.

Quel avenir pour la pair-aidance dans les établissements ?

L’intégration de la pair-aidance dans les établissements de santé mentale reste une aventure collective qui interroge la manière dont la société considère la douleur psychique et le droit à la participation. Aujourd’hui, chaque structure trace son propre chemin, avec des rythmes, ambitions et réticences variables. La rapidité d’évolution des dispositifs suggère que, dans les années à venir, la pair-aidance deviendra un maillon incontournable du soutien à la citoyenneté des personnes concernées. Pour aller plus loin, il faudra continuer à consolider les statuts, investir dans la formation, renforcer la coopération et l’écoute entre tous les acteurs concernés.

Ouvrir les portes à l’intelligence de l’expérience, c’est choisir d’insuffler de nouveaux équilibres entre compétences, valeurs, et humanité au cœur même des établissements de santé mentale.

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