Le cadre de la pair-aidance en hôpital : une place à part

L’introduction de la pair-aidance hospitalière s’inscrit dans une transformation profonde des soins en santé mentale. En France, elle est reconnue officiellement depuis l’arrêté du 3 août 2016 relatif à la fonction de « médiateur de santé-pair » (source : Légifrance). Depuis, on compte en 2024 environ 350 à 400 médiateurs de santé-pairs en fonction (source : Santé Mentale Magazine), un chiffre en hausse mais encore modeste face aux besoins.

  • Légitimité d’intervention : Les pairs-aidants sont des membres à part entière de l’équipe, mais ne remplacent ni psychologues ni soignants.
  • Réciprocité et expérience partagée : Leur mission centrale est le soutien par le partage d’expériences et l’écoute, non la délivrance de soins médicaux ou l’orientation clinique.
  • Respect de la confidentialité : Les pairs-aidants sont soumis à la même exigence de secret professionnel que le personnel, ce qui structure fortement leur périmètre d’action.

Leur posture, dite « horizontale » ou « d’égal à égal », s’arrête là où commence la responsabilité médicale ou où le risque de confusion des rôles se présente.

Les frontières de l’intervention : ni soignant, ni thérapeute

La distinction entre pair-aidant et soignant n’est pas qu’une question de diplôme. Elle est au cœur de l’éthique de la pair-aidance. Quels sont les contours concrets de ces limitations ?

  • Pas d’acte médical : Les pairs-aidants ne posent aucun diagnostic, ne prescrivent pas, ne gèrent pas de crise aiguë médicale (HAS, 2018).
  • Pas de psychothérapie : Si l’écoute active est centrale, la conduite de thérapies individuelles ou de groupes thérapeutiques formalisés reste le domaine des psychologues et psychiatres.
  • Pas de responsabilité en matière de sécurité : En cas de situation de mise en danger (risque suicidaire, violence), le pair-aidant transmet immédiatement l’information à l’équipe médicale sans intervenir seul.
  • Pas d’avis clinique sur des pratiques médicales : Toute observation, suggestion ou retour utilisateur doit rester centré sur le vécu et le ressenti, pas sur une appréciation du protocole ou du traitement.

Pourquoi ces limites existent-elles ?

  • Protection du patient : Éviter les effets de confusion, de dépendance affective, ou la substitution au soignant.
  • Préservation du pair-aidant : Les pairs-aidants, eux-mêmes concernés par la fragilité psychique, pourraient être exposés à l’épuisement compassionnel ou au stress s’ils intervenaient hors de leur cadre.

Les risques de débordement : exemples et vigilance

Des situations concrètes témoignent que ces limites, parfois floues dans le quotidien hospitalier, nécessitent une vigilance collective :

  • L’exemple de la confusion des rôles : Un pair-aidant anime un groupe de parole. Un patient en détresse demande un rendez-vous pour « trouver des solutions thérapeutiques ». Sans cadre, le pair-aidant risque de répondre hors du périmètre autorisé, voire de créer une dépendance à sa seule parole.
  • La tentation du sauveur : Un pair-aidant partage son parcours de rétablissement, mais un participant veut recevoir des conseils personnalisés sur la gestion de ses médicaments. Le pair-aidant doit alors réorienter vers l’équipe référente.
  • La gestion de la confidentialité : Parfois, des patients dévoilent des éléments sensibles. Toute mise en danger ou donnée critique doit être partagée avec l’équipe selon les protocoles.

La HAS (HAS, 2023) rappelle que la formation continue et la supervision sont indispensables pour anticiper et traiter ces zones grises.

Le cadre légal et institutionnel : droits, devoirs, reconnaissance

  • Une convention claire : Dans la très grande majorité des hôpitaux, une fiche de poste ou une lettre de mission définit explicitement les droits et limites de la fonction de pair-aidant.
  • Intégration dans la dynamique d’équipe : La collaboration est essentielle : aucune décision d’accompagnement ou d’orientation n'est prise de façon totalement isolée par le pair-aidant.
  • Supervision obligatoire : La mise en place de temps de supervision avec des professionnels formés protège les limites tout en permettant de prendre du recul sur les situations vécues.
  • Sensibilisation des équipes : La HAS recommande que les équipes reçoivent une formation sur la plus-value, le rôle et la spécificité des pairs-aidants pour éviter les attentes irréalistes et les malentendus.

Défis et perspectives : entre ouverture et protection

Les différentes études européennes (Psycom, 2022) montrent que si le développement de la pair-aidance favorise la déstigmatisation et la reprise de pouvoir sur la maladie, il soulève aussi d’importants défis :

  1. Ambivalence du vécu personnel : La force de la pair-aidance tient à l’expérience vécue de la maladie, mais cette spécificité constitue aussi une limite dans la mesure où elle ne peut devenir une caution thérapeutique universelle.
  2. Difficulté de positionnement : Les attentes, aussi bien de l’équipe que des patients, varient fortement et peuvent conduire à une surcharge émotionnelle si le cadre n’est pas rappelé régulièrement.
  3. Précarité et reconnaissance institutionnelle : Le statut administratif des pairs-aidants reste fragile et souvent mal compris, créant un risque d’exploitation ou de missions floues.
  4. Barrières à l’évolution des pratiques : Certains hôpitaux hésitent à accorder au pair-aidant des espaces d’autonomie, par crainte de dérives ou par méconnaissance du dispositif.

Outils, supports et ressources pour un cadre robuste

  • Des dispositifs institutionnels recommandés :
    • Charte de fonctionnement de la pair-aidance
    • Formations initiales et continues dédiées à la gestion des limites
    • Groupes d’analyse des pratiques
    • Médiation par un référent pair-aidant
  • Des ressources à valoriser :
    • Les retours d’expériences publiés dans les rapports de l’ANAP (Ressources Solidaires)
    • Les recommandations HAS
    • Les guides pratiques en pair-aidance (Psycom, UNAFAM)

À retenir : une force collective qui nécessite un cadre vivant

L’intervention des pairs-aidants occupe aujourd’hui une place clé pour humaniser et enrichir le soin en santé mentale. Elle a permis de transformer la relation aux patients, de lutter contre la stigmatisation et de redonner sens à la notion de « patient acteur ». Mais précisément parce qu’elle se nourrit de l’expérience et de l’implication, elle ne peut s’exercer sans un cadre solide et un dialogue permanent avec l’institution.

Les limites ne sont pas là pour restreindre la parole, mais pour mieux la valoriser, protéger toutes les parties et permettre à la pair-aidance de déployer tout son potentiel. D’autres champs restent à explorer : la co-formation, les partenariats avec les familles, ou encore l’évolution de la reconnaissance professionnelle. Une chose est certaine : les contours de la pair-aidance sont vivants, en mouvement, et leur plein épanouissement passera par une co-construction vigilante et ambitieuse.

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