Introduction : Vers des hôpitaux psychiatriques plus collaboratifs

Depuis une dizaine d’années, la présence des pairs-aidants dans les institutions psychiatriques françaises suscite débats, espoirs… et parfois résistances. Leur intégration bouleverse les schémas classiques de soin : elle amorce une transition, parfois hésitante, vers une prise en charge moins hiérarchique et plus respectueuse des savoirs issus de l’expérience. Alors que le dispositif évolue, il apparaît indispensable d’interroger la « juste place » des pairs-aidants, les bénéfices concrets de leur présence, mais aussi les défis rencontrés sur le terrain.

Pairs-aidants : de qui parle-t-on ?

Issus d’un concept défini à l’origine dans les pays anglo-saxons (peer support workers), les pairs-aidants sont des personnes ayant vécu personnellement un trouble psychique, qui sont en position de rétablissement et formées pour accompagner d’autres usagers. En France, la première formation universitaire dédiée à la pair-aidance remonte à 2012 à Lyon 1 et différents parcours universitaires se sont ouverts depuis (Unafam).

  • 40% des établissements psychiatriques français déclaraient en 2022 travailler avec un ou plusieurs pairs-aidants formés (Source : Santé Mentale France).
  • Leur mission principale : apporter un soutien basé sur l’expérience partagée, favoriser l’autodétermination, lutter contre l’isolement et encourager le rétablissement.

Quel est leur impact dans le quotidien hospitalier ?

L’arrivée de pairs-aidants dans les services psychiatriques modifie la dynamique des équipes et la relation de soin. Leur présence peut transformer le quotidien de l’hôpital, mais le changement ne va pas de soi : il s’accompagne de nombreux questionnements de la part des patients, des familles et des professionnels.

  • Accès facilité au dialogue : Beaucoup de patients témoignent d’une confiance renforcée liée à la possibilité d’échanger avec une personne « passée par là ». Cette horizontalité brise la solitude de l’hospitalisation.
  • Visibilité du rétablissement : Les pairs-aidants incarnent l’espoir : 83% des usagers interrogés dans l’étude CCOMS (2018) déclaraient que leur présence aide à visualiser un possible chemin de rétablissement.
  • Accompagnement vers la sortie : Les pairs-aidants favorisent l’anticipation du retour à domicile et le maintien du lien après l’hospitalisation : une revue menée par la Haute Autorité de Santé (HAS) note une réduction des hospitalisations récurrentes dans les équipes incluant des pairs.
  • Effet sur la stigmatisation : Lorsqu'ils sont bien intégrés, les pairs-aidants contribuent à modifier les perceptions, y compris parmi les soignants.

Cependant, leur impact dépend en grande partie des missions qui leur sont confiées, de leur reconnaissance (statut, salaire, soutiens), et de l’ouverture de l’équipe médicale.

De l’ombre à la reconnaissance : l’évolution du statut des pairs-aidants

Les premiers pairs recrutés en 2011-2012 dans les établissements psychiatriques français étaient souvent bénévoles ou sous statuts précaires. La reconnaissance, encore inégale, progresse cependant :

  • 56% des pairs-aidants en France déclaraient en 2023 bénéficier d’un contrat rémunéré (étude nationale CCOMS-2019, actualisation SMF 2023), contre moins de 20% en 2015.
  • Les grilles salariales restent disparates : certains pairs-aidants sont rémunérés selon la convention du secteur social, d’autres selon la grille des aides-soignants, avec une fourchette fréquemment entre 1400 et 1800 euros net mensuels à temps plein (Santé.gouv).
  • L’accès aux formations (DU, Certificat Interuniversitaire) reste encore très inégal selon les territoires.

La loi française n’a pas encore créé de statut officiel de « pair-aidant » mais certaines recommandations (HAS, 2022) incitent clairement à professionnaliser et mieux structurer cette fonction.

Rôles, missions et frontières au sein des équipes

  • Rôles les plus courants : écoute individuelle, ateliers d’auto-support, accompagnement du projet de vie, médiation dans les réunions de services.
  • Difficultés récurrentes : confusion avec un rôle de soignant « allégé », sentiment d’isolement professionnel, manque de sensibilisation des équipes classiques.
  • Limites nécessaires : les pairs-aidants ne se substituent pas au suivi médical ni à la thérapie individuelle ; leur mission est de partager des outils, un vécu, de l’espoir, dans une posture d’accompagnement, non de conseil médical.

Selon l’observatoire national de la santé mentale (ONSM), 28% des pairs-aidants recensés en 2022 estimaient que leurs missions n’étaient pas assez définies ou reconnues par leur hiérarchie. D’où la nécessité d’un cadre, régulièrement discuté avec l’équipe et validé par la direction.

Bénéfices pour les usagers et l'institution : que disent les données ?

Les premières recherches françaises, et de nombreuses études internationales (Canada, Angleterre, Australie…), font ressortir les points suivants :

  • Amélioration du bien-être psychologique : Les patients suivis dans des équipes intégrant des pairs-aidants décrivent une diminution de l’angoisse liée à l’hospitalisation (source : Canadian Mental Health Association).
  • Diminution des durées d’hospitalisation : Au Québec, les équipes ayant embauché des pairs-aidants ont réduit la durée moyenne de séjour de 17 à 14 jours (Source : Association québécoise pour la réadaptation psychosociale – AQRP).
  • Moins d’abandons de suivi post-hospitalisation : En France, l’étude DREES 2021 montrait que l’inclusion de pairs réduisait le taux d’abandons de suivi de 25% à 16% sur un panel de 1000 patients suivis sur deux ans.
  • Climat d’équipe amélioré : 61% des équipes de psychiatrie qui intègrent un pair-aidant ont déclaré une meilleure coopération multidisciplinaire après un an.

Freins à l’intégration et conditions de réussite

Freins souvent signalés

  • Manque de formation ou d’accompagnement : Un tiers des pairs-aidants évoquent l’absence d’analyse de pratique ou de supervision spécifique, générant un risque d’épuisement (DREES, 2023).
  • Préjugés persistants au sein des équipes : Certains soignants, peu familiers avec la notion de « savoir expérientiel », peuvent ralentir l’intégration effective des pairs.
  • Statut fragile : Emplois précaires ou partialisation du temps de travail, absence de filières de carrière claires.
  • Difficultés de démarcation : Les frontières entre « soutien », « accompagnement » et « intervention thérapeutique » sont parfois floues, ce qui peut créer des malentendus auprès des usagers et des soignants.

Facteurs clés de succès

  • Engagement de la direction : Affichage clair de soutien à la présence de pairs, communication interne et sensibilisation des équipes.
  • Accompagnement régulier : Mise en place de groupes de parole, d’analyse de pratique ou de supervision spécifique dédiée aux pairs.
  • Co-élaboration des missions : Définir les rôles avec les pairs eux-mêmes, en fonction des besoins locaux et en interaction avec les usagers.
  • Formation continue et passerelles vers d’autres métiers : Permettre aux pairs-aidants d’évoluer professionnellement (accès à la médiation santé, à l’éducation thérapeutique, etc.).

Perspectives : inventer un « faire-ensemble » ambitieux

Le développement de la pair-aidance engage tout l’hôpital psychiatrique dans une réflexion sur la démocratie en santé et le décloisonnement des compétences. Les institutions qui donnent pleinement leur place aux pairs voient émerger de nouvelles pratiques centrées sur la co-construction, l’alliance, la confiance et l’autodétermination.

Il demeure des obstacles culturels et pratiques à lever. Mais la progression, même inégale, est indiscutable : le nombre de pairs-aidants passe de 40 à plus de 350 entre 2015 et 2023, et les premiers bilans sont largement positifs (HAS, 2022). Au-delà du chiffre, c’est tout un mouvement de société qui s’exprime : la volonté de construire une santé mentale où l’expérience, la stabilité retrouvée, le respect des trajectoires de vie deviennent des ressources centrales.

Pour aller plus loin, il apparaît indispensable d’impliquer les usagers, les proches et les professionnels dans l’élaboration des politiques de pair-aidance, pour que cet élan collectif ne s’essouffle pas et permette à chaque nouvelle voix — qu’elle soit dite « experte » par diplôme ou par vécu — de trouver sa juste place dans nos hôpitaux psychiatriques.

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